Sahel : une région sous tension malgré l’indifférence mondiale
Le Sahel, une crise oubliée mais toujours explosive
Le Sahel n’apparaît plus dans les gros titres, éclipsé par des conflits géopolitiques bien plus médiatisés. Pourtant, les crises qui déchirent cette région d’Afrique de l’Ouest s’aggravent jour après jour. Entre 2022 et 2024, l’attention mondiale s’est focalisée sur d’autres foyers de tension : l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la guerre entre Israël et la Palestine, ou encore les conflits en République démocratique du Congo. Malgré ces bouleversements, les défis sécuritaires et politiques du Sahel persistent, voire s’intensifient.
Les régimes militaires issus des récentes vagues de coups d’État dans la région avaient promis de mettre fin à la violence jihadiste. Mais ces promesses sont restées lettre morte. Au contraire, les groupes armés gagnent du terrain, multipliant les attaques meurtrières contre les civils au Mali, au Niger et au Burkina Faso – les trois pays membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), créée en 2023. Aujourd’hui, le Sahel est la zone la plus touchée au monde par la violence jihadiste, selon les dernières données disponibles.
Parallèlement, ces régimes ont instauré une dérive autoritaire marquée. Les transitions vers un retour à l’ordre constitutionnel et à des élections démocratiques sont sans cesse reportées, tandis que les libertés fondamentales sont restreintes. Les journalistes, locaux comme étrangers, sont réduits au silence, contraints à l’exil ou intimidés. Les organisations de la société civile subissent des pressions constantes, allant jusqu’à des arrestations arbitraires, des recrutements forcés, voire des exécutions sommaires.
Violence jihadiste : une escalade alarmante
Il y a encore dix ans, le Sahel affichait le plus faible taux de décès liés à l’extrémisme violent en Afrique. En 2024, la situation s’est dramatiquement inversée : la région est devenue la plus meurtrière du continent, avec 11 200 morts en 2024, un chiffre trois fois supérieur à celui de 2021. Ce bilan ne tient pas compte des 2 430 civils tués par les forces de sécurité nationales et leurs alliés russes, ce qui signifie que les acteurs étatiques pourraient avoir causé plus de victimes civiles que les groupes jihadistes eux-mêmes.
Cette escalade s’explique en partie par l’échec des stratégies militaires mises en place après les coups d’État. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les régimes en place ont adopté des approches radicalement différentes pour lutter contre la menace jihadiste, mais aucune n’a permis d’endiguer la propagation de la violence.
Mali : entre séparatistes et groupes jihadistes
L’expulsion de la MINUSMA en 2023 a marqué un tournant dans la crise malienne. Depuis, les forces gouvernementales, soutenues par des mercenaires russes, affrontent non seulement les groupes jihadistes, mais aussi les mouvements séparatistes touaregs. En octobre 2023, la reprise de Kidal, une ville sous contrôle rebelle depuis une décennie, a été présentée comme une victoire pour la souveraineté malienne. Pourtant, cette avancée n’a pas modifié l’équilibre des forces sur le terrain.
En juillet 2024, une embuscade tendue par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM, affilié à Al-Qaïda) a infligé une lourde défaite aux forces maliennes et à leurs alliés du groupe Wagner à Tinzaouaten, près de la frontière algérienne. Cette attaque a coûté la vie à une centaine de soldats et mercenaires, marquant l’une des plus lourdes pertes pour Wagner depuis son arrivée dans la région.
En septembre 2024, le JNIM a mené deux attaques simultanées contre une école de gendarmerie et l’aéroport militaire de Bamako, faisant plus de 70 morts parmi les forces de sécurité. Ces opérations, hautement symboliques, ont révélé l’incapacité de l’État à contrôler son territoire. Fait notable : les cibles étaient exclusivement militaires, suggérant une tentative de gagner ou de conserver un soutien populaire. Cette stratégie contraste avec celle de l’État islamique au Sahel, qui gouverne par la terreur et la peur.
Les civils ne sont pas épargnés. En juillet 2024, une attaque lors d’un mariage dans la région de Mopti a fait 40 morts. En août, des frappes de drones menées par l’armée malienne ont tué plus de 20 civils dans la même zone, en représailles à l’embuscade de Tinzaouaten. En février 2025, une embuscade jihadiste près de Gao a coûté la vie à plus de 50 personnes.
Burkina Faso : l’État en recul face au chaos
Depuis le coup d’État de 2022, la situation sécuritaire du Burkina Faso n’a cessé de se dégrader. En 2024, les forces armées de l’État ne contrôlaient plus que 40 % du territoire, tandis que le JNIM était actif dans 11 des 13 régions du pays. Les violences ont atteint un niveau record, avec une augmentation de 68 % des décès entre 2022 et 2023. L’attaque la plus meurtrière de l’histoire du Burkina Faso s’est produite en août 2024 à Barsalogho, où le JNIM a massacré entre 130 et 600 civils, dont des enfants et des personnes âgées, tandis qu’ils creusaient des tranchées pour aider l’armée.
Les forces de sécurité burkinabè ne sont pas en reste. En février 2024, Human Rights Watch a documenté l’exécution sommaire de 223 civils en une seule journée. Ces exactions se sont poursuivies tout au long de l’année, avec des témoignages de mutilations de cadavres par des soldats et des massacres perpétrés par les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), une milice civile armée par l’État. En mars 2025, une attaque attribuée aux VDP a fait des dizaines de victimes peules, un groupe souvent stigmatisé en raison de liens présumés avec les groupes jihadistes. En représailles, le JNIM a attaqué un camp militaire à Diapaga, tuant plus de 30 soldats et miliciens, et revendiquant l’acte comme « le début de la vengeance de Solenzo ».
La militarisation de la société burkinabè atteint des proportions alarmantes. Depuis 2020, le régime a recruté des milliers de miliciens VDP, offrant une formation de deux semaines, une arme, un salaire mensuel de 200 000 francs CFA (environ 300 euros) et un contrat renouvelable d’un an. Ce recrutement, ciblant principalement certaines communautés (les Peuls étant largement exclus), a exacerbé les tensions ethniques et la violence intercommunautaire. Les villages abritant des VDP sont devenus des cibles privilégiées pour les groupes jihadistes. En 2024, des témoignages ont révélé le recrutement forcé d’opposants politiques dans les rangs des VDP, vidant de sens la notion même de « volontaire ». Pire encore, de nombreux VDP sont envoyés en première ligne comme chair à canon.
Cette spirale de violence et de violations des droits humains a fait du Burkina Faso le pays avec le plus grand nombre de déplacés internes en Afrique de l’Ouest : plus de 2 millions de personnes ont fui leur foyer.
Niger : une stabilité relative, mais une insécurité croissante
Bien que le Niger ait été relativement moins touché par les attaques jihadistes que ses voisins de l’AES, la situation s’est dégradée depuis le coup d’État de 2023. Les forces nigériennes ont intensifié leurs opérations, mais le nombre de civils tués par les groupes jihadistes et les militants arrêtés par les forces de sécurité a explosé. Depuis juillet 2023, les forces nigériennes ont tué trois fois plus de civils que l’année précédente, plaçant les populations entre le marteau et l’enclume.
En 2024, les forces armées de l’État ont été attaquées à 51 reprises en neuf mois, soit presque le double des chiffres de 2023. Les groupes armés non étatiques sont devenus plus offensifs, multipliant les attaques contre les civils et les forces de sécurité. En mars 2024, 23 soldats nigériens ont été tués dans la région de Tillabéri. En décembre, deux attaques successives ont fait 39 morts civils à l’ouest du pays, près de la frontière avec le Burkina Faso. En mars 2025, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) a attaqué une mosquée, tuant 44 personnes.
Malgré une position légèrement plus stable que ses voisins, la situation au Niger reste préoccupante. Depuis juillet 2023, la sécurité n’a cessé de se dégrader.
Des transitions politiques qui s’éternisent
Depuis leur arrivée au pouvoir, les régimes militaires de l’AES ont prolongé leurs périodes de transition et modifié leurs constitutions pour consolider leur emprise. Au Mali, le calendrier initial de 18 mois a été repoussé à plusieurs reprises. En mai 2024, un dialogue intermalien a recommandé une nouvelle période de transition comprise entre deux et cinq ans, permettant au chef de la junte, le colonel Goïta, de rester au pouvoir jusqu’en 2029. En octobre 2024, Goïta s’est auto-promu général d’armée, symbolisant clairement la mainmise des militaires sur le pouvoir.
Au Burkina Faso, le capitaine Traoré, auteur du second coup d’État en septembre 2022, avait initialement promis des élections pour juillet 2024. Dès l’automne 2023, il a annoncé que les élections n’étaient plus une priorité, avant de faire adopter une réforme constitutionnelle. En mai 2024, la durée de la transition a été fixée à 60 mois, permettant à Traoré de rester en poste jusqu’en 2029.
Le Niger a été le dernier des trois États à annoncer un calendrier de transition. Après un « dialogue national » en février 2025, une période de transition renouvelable d’au moins cinq ans a été recommandée. Le chef de la junte, Tchiani, s’est également auto-promu général d’armée avant de prêter serment pour un mandat de cinq ans en mars 2025.
Ces transitions prolongées permettent aux dirigeants de poser les bases d’une confédération au sein de l’AES. Avec cinq années de pouvoir garanties et la possibilité de se représenter, les régimes actuels ont la marge nécessaire pour nouer de nouveaux partenariats, tant régionaux qu’internationaux, comme en témoigne la récente déclaration de soutien de la Russie à la nouvelle force conjointe de l’AES. L’Union européenne et ses États membres doivent intégrer cette nouvelle réalité dans leurs stratégies de réengagement.
Dérive autoritaire : contrôler l’information pour asseoir le pouvoir
Faute de pouvoir contrôler l’intégralité de leur territoire, les régimes militaires de l’AES ont renforcé leur emprise sur l’espace informationnel. Depuis les coups d’État, les médias indépendants et étrangers ont été suspendus ou interdits, les journalistes étrangers expulsés et les journalistes locaux réprimés. Les partis politiques et organisations de la société civile ont été suspendus ou placés sous haute surveillance.
Au Mali, les autorités ont progressivement restreint la liberté d’expression depuis 2020. En 2022, RFI et France 24 ont été interdits, suivis de la suspension temporaire de Joliba TV News. En novembre 2024, la licence de diffusion de cette chaîne privée a été retirée après un programme évoquant un coup d’État mis en scène. Entre 2022 et 2024, les critiques à l’égard des régimes de transition ont été confrontées à des arrestations arbitraires et du harcèlement. En 2024, les partis politiques ont vu leurs activités suspendues pour trois mois, et les médias ont été interdits d’en parler.
Au Burkina Faso, deux journalistes étrangers ont été expulsés sans justification. RFI et France 24 ont été interdits, tout comme Jeune Afrique pour avoir discrédité l’appareil militaire. En 2024, TV5 Monde a également été suspendu pour avoir diffusé une interview critique avec un ancien président de commission électorale. Depuis début 2025, une nouvelle vague de répression a visé les médias et les opposants exilés, placés sur des listes de terroristes pour les intimider. En mars, trois journalistes ont été enlevés, réapparus dix jours plus tard en uniforme militaire dans une vidéo où ils affirmaient « couvrir la réalité sur le terrain » – un exemple typique d’enrôlement forcé.
Le Niger n’est pas en reste. Une semaine après le coup d’État, RFI et France 24 ont été suspendus. Depuis, d’autres médias ont été fermés, et des journalistes traitant de questions sécuritaires ont été intimidés et emprisonnés. Les organisations de défense des droits humains ont documenté des détentions arbitraires, des violations du droit à un procès équitable et des attaques contre la liberté de la presse. Les partis politiques ont été suspendus depuis juillet 2023, réduisant au silence toute opposition formelle.
Depuis octobre 2024, les autorités nigériennes retiennent les passeports des étrangers arrivant à l’aéroport international de Niamey, parfois jusqu’au jour du départ, rendant les recherches et déplacements très difficiles. Cette stratégie permet aux régimes de garder un levier de contrôle sur les acteurs extérieurs.
Les régimes militaires de l’AES renforcent ainsi leur pouvoir en contrôlant l’espace informationnel et la société civile. En limitant l’accès à une information libre, ils imposent leur version des faits. En octobre 2024, le gouvernement burkinabè affirmait contrôler 70 % du territoire – un chiffre qui correspond exactement au pourcentage de contrôle attribué aux groupes jihadistes par des recherches extérieures. Pour les populations, il devient de plus en plus difficile d’accéder à une lecture exacte de la situation réelle sur le terrain.
Une région oubliée, mais aux conséquences mondiales
Le Sahel a été largement négligé par les médias internationaux ces derniers mois. Plusieurs facteurs expliquent cette indifférence : l’émergence de crises plus médiatisées, la répression croissante des médias indépendants dans les trois pays de l’AES, et le désintérêt progressif des opinions publiques occidentales après leur retrait forcé de la région.
Pourtant, comme cet article l’a démontré, le silence qui entoure le Sahel ne signifie ni stabilité ni sécurité – bien au contraire. Toutes les crises qui avaient motivé l’engagement de l’Europe et des autres puissances occidentales dans la région sont toujours présentes, et elles s’aggravent. L’expansion jihadiste s’accélère, l’insécurité alimentaire empire : entre juin et août 2025, 52,7 millions de personnes en Afrique de l’Ouest devraient connaître une faim aiguë. Le nombre de personnes déplacées internes atteint des records, avec plus de 3,1 millions de déplacés rien qu’au Burkina Faso, au Niger, au Mali et au Tchad en mars 2025.
Le Sahel n’est peut-être plus une priorité stratégique pour l’Union européenne, confrontée à d’autres urgences. Mais il serait erroné de croire que les crises qui s’y déroulent ne produiront pas d’effets sur le continent européen à moyen ou long terme. Se désengager du Sahel ne signifie pas seulement rompre avec les régimes militaires, mais aussi avec les populations.
Alors que l’UE réévalue son approche, marquée par une participation française désormais plus discrète, de premiers pas prudents vers une reprise des contacts ont été amorcés – notamment par le nouveau représentant spécial de l’UE. Mais avant d’aller plus loin, l’Europe devra clarifier ses priorités dans une région qui s’ouvre désormais à de nouveaux partenaires. Que veut-elle faire ? Que peut-elle faire ? Et avec qui ?
Ce qui semble clair, en revanche, c’est qu’à l’heure d’une polarisation croissante du monde, il est urgent de renforcer les liens, les échanges de savoirs et les solidarités entre continents, régions et sociétés pour faire face ensemble aux défis globaux.