Sahel : le dilemme des négociations avec les groupes armés au Mali
Les attaques simultanées menées fin avril contre Bamako, Kati, Gao, Sévaré et Kidal ont relancé un débat jusqu’ici tabou dans l’arène sécuritaire malienne : faut-il envisager des pourparlers avec les groupes djihadistes ? Face à l’ascension fulgurante de l’offensive combinée du Jnim (Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin), affilié à Al-Qaïda, et des rebelles touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA), plusieurs analystes et observateurs estiment que la réponse purement militaire a atteint ses limites.
L’assaut, d’une ampleur inédite, a vu les groupes armés frapper simultanément des cibles militaires et symboles du pouvoir dans au moins six localités, y compris à proximité immédiate de la capitale. Pour la première fois, Jnim et FLA ont opéré en coordination, démontrant une capacité de manœuvre inédite. Le FLA, créé en novembre 2024 après la dissolution du Cadre stratégique permanent, revendique l’autonomie de l’Azawad, une vaste zone septentrionale du Mali.
Ces offensives ont révélé la fragilité du gouvernement malien. Ni le régime d’Assimi Goïta ni ses alliés de l’Africa Corps russe ne parviennent à endiguer l’avancée des groupes armés. Dans les médias locaux et parmi les acteurs diplomatiques, l’hypothèse de négociations avec Jnim gagne en crédibilité, alors que Bamako s’asphyxie progressivement et que la situation régionale se dégrade. Pourtant, la junte maintient publiquement son opposition à tout dialogue, affirmant exclure « tout contact avec les groupes armés terroristes » et privilégier une approche strictement sécuritaire.
Depuis fin avril, la pression ne cesse de croître. Dans le centre du pays, les violences se multiplient. Vendredi dernier, plusieurs villages de la région de Bankass, dont Kouroude et Dougara, ont été pris pour cible. Selon des sources locales et sécuritaires, les attaques de mercredi et vendredi ont fait entre 70 et 80 morts.
Une alliance inédite, un avertissement sans précédent
Jnim reste le principal acteur de la menace djihadiste au Sahel, influençant non seulement le Mali, mais aussi le Burkina Faso et le Niger. Pour les juntes militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui étaient arrivées au pouvoir en promettant de rétablir la sécurité, l’étau se resserre. Au Mali, depuis près d’un an, les attaques se rapprochent dangereusement de la capitale.
« À partir de juillet 2025, les groupes djihadistes ont multiplié les offensives dans l’ouest du Mali, ciblant des sites aurifères et des infrastructures industrielles. Ils ont ensuite verrouillé le corridor reliant Bamako à Dakar, étouffant progressivement la capitale », souligne Alain Antil, directeur du Centre Afrique subsaharienne de l’Ifri. « Ce qui est alarmant cette fois, ce n’est pas seulement la magnitude des opérations, mais le choix stratégique des cibles : Kati et Bamako incarnent le pouvoir en place », analyse Héni Nsaibia, chercheur à l’Acled.
La mort du ministre malien de la Défense, Sadio Camara, à Kati, a ébranlé les fondations du régime. Parallèlement, la perte de Kidal – reprise fin 2023 et présentée comme une victoire décisive – représente un revers majeur pour les autorités.
Une stratégie d’asphyxie délibérée
Avant même cette offensive, des experts avaient noté un changement de stratégie de la part de Jnim. « Le groupe cherche à instaurer un rapport de force plus intense, non seulement par la force militaire, mais aussi pour inciter les autorités à engager des discussions », expliquait Alain Antil.
Le mouvement djihadiste applique désormais à l’échelle nationale une tactique testée localement : blocus économique, encerclement progressif des centres urbains et pression sur les axes logistiques. « Jnim tente de maintenir un blocus autour de Bamako pour fragiliser économiquement et politiquement le régime », insiste le chercheur.
Pour Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, cette approche s’inscrit dans une logique de long terme. « Ils ont opté pour une stratégie d’épuisement, exploitant les failles du système militaire et les divisions internes. Jnim ne conditionne plus la paix à l’application de la charia et se dit désormais ouvert à des échanges », précise-t-il.
La rivalité avec l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) ajoute une couche supplémentaire d’instabilité, chaque faction cherchant à étendre son territoire et son influence.
Le dialogue, une option de plus en plus incontournable
Officiellement, les régimes de l’AES rejettent catégoriquement toute idée de négociation. « Pour les dirigeants sahéliens, la négociation politique n’est pas une option envisageable. Leur discours reste axé sur la fermeté, avec la réponse militaire comme unique solution », observe Alain Antil.
Pourtant, sur le terrain, la réalité est bien différente. Les exactions attribuées aux forces gouvernementales et à leurs alliés ont sapé la confiance des populations. Entre janvier 2024 et mars 2025, près de 1 500 civils ont péri sous les balles des forces de sécurité et de leurs partenaires russes au Mali – un bilan cinq fois supérieur à celui imputé à Jnim, selon la GI-TOC. Cette violence alimente les rancœurs et facilite le recrutement par les groupes armés.
Les gouvernements doivent accepter un compromis courageux.
Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, chercheur spécialiste du Sahel
Face à cette impasse, de plus en plus d’experts prônent un changement de stratégie. « Une réponse exclusivement militaire est une impasse face à la menace djihadiste au Sahel. Elle doit être associée à des négociations politiques », plaide Alain Antil. Certaines revendications portées par les groupes armés – corruption, justice, accès aux ressources – pourraient servir de base à un dialogue, sans pour autant minimiser leur violence.
Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa va plus loin : « Les États doivent faire preuve de courage et intégrer les djihadistes dans le jeu politique pour révéler leurs propres limites. » Il fixe cependant des limites infranchissables : « L’égalité hommes-femmes et le principe d’un État laïc ne sont pas négociables. »
À mesure que les offensives djihadistes gagnent du terrain, l’idée de négocier cesse d’être un tabou pour devenir une possibilité politique concrète. Pour de nombreux observateurs au Mali, la question n’est plus de savoir s’il faut dialoguer, mais jusqu’à quand Bamako pourra encore refuser cette option.