Mali : offensive djihadiste et rebelle bouleverse la junte et ébranle le modèle russe

Les récentes attaques menées conjointement par le JNIM et le FLA le 25 avril 2026 marquent un tournant décisif dans la crise sécuritaire au Mali. En frappant simultanément Bamako, Kati, Kidal, Gao et Sévaré, ces groupes ont exposé l’essoufflement d’un modèle de sécurité fondé sur l’appui de partenaires internationaux. La reprise de Kidal par les djihadistes et les rebelles fragilise non seulement la junte malienne, mais aussi le discours de légitimité sécuritaire russe, mettant en lumière les limites du partenariat avec Africa Corps face à l’insurrection.

Carte des zones affectées par les attaques djihadistes et rebelles au Mali

Bamako sous pression : une stratégie d’asphyxie économique et psychologique

L’offensive du 25 avril 2026 a révélé une escalade sans précédent depuis 2012. Le JNIM, initialement cantonné aux zones rurales du nord, a étendu son influence vers l’ouest et le sud, ciblant désormais des régions comme Kayes, autrefois épargnées. Sa capacité opérationnelle s’est renforcée, avec une hausse marquée des attaques contre les Forces armées maliennes (FAMA), notamment après la défaite subie en juillet 2024 face à une coalition regroupant le JNIM et le CSD-DPA. Soutenues par les drones turcs Bayraktar, les FAMA peinent à inverser la tendance, malgré une montée en puissance technique.

Depuis septembre 2025, le JNIM applique une tactique d’étranglement économique de Bamako, capitale abritant plus de 3,2 millions d’habitants. En perturbant les axes logistiques et en ciblant les convois de carburant, le groupe vise à saper la légitimité de la junte. Les populations subissent une flambée des prix et des pénuries, tandis que le JNIM se présente comme une alternative crédible à un État perçu comme défaillant. Bien qu’une prise militaire de Bamako semble improbable à court terme, la junte voit sa crédibilité s’effriter, notamment dans les campagnes où l’influence du groupe s’accroît. Le JNIM y administre une gouvernance parallèle, fondée sur la justice islamique et la régulation des échanges, renforçant son ancrage territorial.

La pression exercée sur Bamako n’a pas pour objectif une conquête immédiate par les armes, mais une guerre d’usure à dimension psychologique. Les attaques répétées contre l’aéroport international Modibo Keita, où sont stationnés les éléments d’Africa Corps, pourraient se multiplier. Les zones rurales, marquées par une faible présence étatique, restent des bastions idéaux pour le recrutement et l’expansion du groupe.

Kidal, nouveau symbole de l’échec sécuritaire russe

Les attaques du 25 avril ont également permis au JNIM et au FLA de reprendre le contrôle de Kidal, une ville reprise en 2023 par les FAMA et les forces de Wagner, alors présentée comme une victoire majeure. La perte de Kidal, suivie du retrait d’Africa Corps de Gao, constitue un revers stratégique sans précédent depuis 2013. Le ministre malien de la Défense, Sadio Camara, a péri lors des combats à Kati, un autre coup dur pour la junte.

Cette reprise rappelle les dynamiques de 2012, lorsque les rebelles touaregs et les groupes djihadistes avaient temporairement collaboré avant de diverger en raison de leurs divergences idéologiques. Le JNIM, partisan d’un État islamique, et le FLA, défenseur d’un agenda autonomiste pour l’Azawad, ont cette fois trouvé un terrain d’entente face à un ennemi commun : la junte malienne et son allié russe. Des négociations entre les deux groupes avaient été évoquées dès mars 2025, et des sources indiquent que des discussions auraient eu lieu dès décembre 2024 pour coordonner leurs actions. La durabilité de cette alliance reste cependant incertaine, surtout après la reprise de Kidal, un enjeu territorial clé.

Par ailleurs, l’annonce d’une trêve fin mars 2026, prévoyant la libération de « djihadistes » en échange de la levée du blocus de carburant vers Bamako, a été démentie par les autorités maliennes. Qu’il ait existé ou non, cet accord n’a pas suffi à stopper la progression du JNIM. Le 28 avril, le groupe a déclaré un « siège total » de Bamako, exigeant le départ définitif des Russes du territoire. Son porte-parole, Mohamed Ramadane, a affirmé que le régime allait tomber et que le groupe entendait « libérer » Gao, Tombouctou et Ménaka, une rhétorique maximaliste peu propice au dialogue.

La perte de Kidal porte un coup dur au narratif sécuritaire de la junte, qui avait fait de la coopération avec la Russie un pilier de sa légitimité depuis 2021. Wagner, puis Africa Corps, avaient été présentés comme la solution à l’insécurité malienne, une alternative à l’influence française. Leur échec face aux rebelles et aux djihadistes, bien que partiel, fragilise ce discours et expose les limites de l’engagement russe au Sahel.

Partenaires extérieurs sous le feu des critiques

Le JNIM ne cherche pas nécessairement à provoquer l’effondrement immédiat de la junte. Une junte affaiblie, mais toujours en place, lui permet de se poser en alternative crédible aux yeux des populations. Un effondrement total du régime pourrait en revanche favoriser le retour d’acteurs internationaux que le groupe cherche à exclure. Une confrontation directe avec la Russie serait coûteuse, mais Vladimir Poutine dispose de la capacité d’envoyer des renforts si nécessaire, même si Moscou ne dispose pas de la supériorité aérienne que la France avait autrefois dans la région.

La Russie a réaffirmé son soutien à Bamako après les attaques, et l’ambassadeur russe a été reçu par le président malien Assimi Goïta. Quitter le Mali, qui sert de vitrine au modèle sécuritaire russe en Afrique via Wagner puis Africa Corps, serait perçu comme un aveu d’échec. Moscou va donc tenter de préserver sa crédibilité, quitte à renforcer son engagement militaire. Sur les réseaux sociaux pro-russes, une campagne de communication a été lancée pour tenter de reprendre le contrôle du récit, en publiant des images de combats pour montrer une résistance active.

La Turquie, via la société SADAT, est également engagée au Mali depuis 2024, avec une double mission : protéger la junte et former les forces spéciales. Cette présence a probablement joué un rôle dans la protection du chef de l’État lors des attaques du 25 avril. Alors que la situation se dégrade, Ankara pourrait voir son rôle s’accroître. Le porte-parole du FLA, Mohamed Ramadane, a d’ailleurs appelé la Turquie à « réévaluer son engagement aux côtés de la junte » pour jouer un rôle positif au Mali.

Alliance des États du Sahel : une solidarité en demi-teinte

L’Alliance des États du Sahel (AES), créée en septembre 2023, a adopté une posture discrète après les attaques. Un communiqué condamnant les violences a été publié le 27 avril, mais ni le Niger ni le Burkina Faso n’ont engagé de réponse militaire. Pourtant, la Charte du Liptako-Gourma prévoit une clause d’assistance mutuelle en cas d’atteinte à la souveraineté ou à l’intégrité territoriale des membres. L’article 6 stipule que toute agression contre un État membre doit déclencher une réponse collective, y compris militaire.

Lors d’une réunion des chefs d’état-major les 16 et 17 avril 2026, les trois pays avaient annoncé leur intention de porter leur force unifiée à 15 000 soldats, contre 5 000 initialement prévus. Face à la menace djihadiste qui pèse sur leurs territoires respectifs, le Niger et le Burkina Faso n’ont cependant pas jugé opportun de disperser leurs ressources. Cette absence de réaction collective soulève des questions sur la cohésion de l’alliance.

Plus au nord, l’Algérie pourrait tirer profit de la situation. Le déplacement du centre de gravité des attaques vers le centre et le sud du Mali réduit la pression aux frontières algériennes, historiquement exposées. Alger renforce depuis plusieurs mois son influence au Sahel, comme en témoignent la visite d’État du président Tiani au Niger en février 2026, le projet de gazoduc transsaharien traversant le Niger, ou encore un programme de 50 milliards de francs CFA pour moderniser les infrastructures du Burkina Faso. L’Algérie considère son rôle au Sahel comme un prolongement naturel de sa sphère d’influence régionale. Son rival, le Maroc, avance également ses propres initiatives, comme l’Initiative Atlantique lancée en 2023, qui vise à offrir aux pays sahéliens enclavés un accès à l’océan Atlantique via la Mauritanie.

L’Algérie, qui entretient des relations historiques avec le FLA (elle avait négocié l’Accord d’Alger de 2015), pourrait jouer un rôle de médiateur entre Bamako et les rebelles touaregs. Bien qu’elle refuse tout dialogue avec le JNIM, son influence sur le FLA pourrait faciliter une médiation. Alger cherche ainsi à se repositionner comme un acteur clé au Sahel, profitant de l’affaiblissement de la junte malienne.

Parallèlement, les États-Unis tentent de renouer avec Bamako. En février 2026, Nick Checker, responsable du Bureau des Affaires africaines au Département d’État, s’était rendu au Mali pour exprimer le soutien de Washington à la souveraineté malienne. Cette initiative s’inscrit dans la nouvelle politique américaine visant à contrer l’influence russe au Sahel. Les attaques du 25 avril viennent cependant compliquer ces efforts de rapprochement.

Sahel : une contagion régionale aux contours incertains

Les attaques du 25 avril marquent l’entrée dans une phase plus coordonnée, plus diffuse géographiquement, et désormais collaborative entre deux acteurs aux objectifs distincts. Le risque de contagion régionale ne se matérialise pas de manière uniforme et doit être analysé au cas par cas.

Le FLA, porteur d’un agenda nationaliste centré sur l’Azawad, n’a ni la vocation ni les moyens de s’étendre au-delà du nord du Mali. Son action reste ancrée dans une logique territoriale et identitaire, sans ambition transnationale. Il ne constitue donc pas un vecteur de déstabilisation directe pour le Burkina Faso, le Niger ou les États côtiers.

Le JNIM, en revanche, dispose d’une capacité de projection régionale déjà démontrée. Le groupe opère au Burkina Faso et au Niger, et étend sa pression vers le golfe de Guinée. Un affaiblissement durable des FAMA ou un effondrement de la junte offrirait au JNIM un sanctuaire élargi, lui permettant d’intensifier ses opérations. Le Burkina Faso et le Niger, dont la survie politique est liée à celle de Bamako, seraient les premiers exposés à ces évolutions.

Cette divergence d’agendas interroge sur la durabilité de l’alliance entre le JNIM et le FLA. Leur rapprochement repose sur un ennemi commun plutôt que sur un projet politique partagé. La coalition pourrait se maintenir tant que la lutte contre la junte reste la priorité, mais elle risque de se fissurer dès que se posera la question de la gouvernance future de Kidal.

Plus à l’ouest, le Sénégal et la Mauritanie, jusqu’ici relativement épargnés, ne sont pas à l’abri. Ils constituent les principales voies d’accès au carburant et aux marchandises pour un Mali enclavé, des axes que le JNIM cible déjà activement dans la région de Kayes. Bien que le groupe ne représente pas une menace existentielle immédiate pour ces pays, la trajectoire reste préoccupante. Plusieurs attaques pourraient survenir aux frontières, exposant davantage leurs économies aux basculements sécuritaires du Mali.

Dans le golfe de Guinée, la menace qui pèse sur le Bénin et le Togo suit une logique différente. Ces pays ne sont pas directement menacés par la situation malienne, mais par ses répercussions. L’instabilité au Burkina Faso, pays frontalier, constitue le principal vecteur de contagion vers les États côtiers. Une dégradation supplémentaire de la situation burkinabè, rendue plus probable par un effondrement à Bamako, serait pour eux le scénario le plus immédiatement menaçant.

La menace ne vient pas uniquement de l’extérieur. Un coup d’État interne au Mali n’est pas à exclure. La junte a durci sa répression intérieure, au risque d’accélérer sa propre fragilisation. Comme le souligne l’expert Wassim Nasr, cette radicalisation pourrait convaincre des opposants que le seul moyen de se débarrasser du régime passe par un renversement interne. Un tel scénario offrirait au JNIM une opportunité supplémentaire pour consolider ses gains. En définitive, ces attaques révèlent les failles d’un système sécuritaire régional reposant sur des partenaires extérieurs dont les résultats sont de plus en plus contestés, et d’un État malien dont la légitimité s’érode à mesure que sa capacité à protéger les populations diminue.

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