Protection du pouvoir burkinabè : l’or des mines est-il le prix de l’alliance avec Moscou ?
Depuis l’arrivée à la tête du Burkina Faso du capitaine Ibrahim Traoré en septembre 2022, l’or du pays n’a plus seulement une valeur marchande. Il incarne désormais un enjeu politique et sécuritaire majeur, au cœur d’une alliance controversée avec Moscou. Entre contrats de protection des sites miniers et consolidation du régime, jusqu’où l’exploitation des ressources aurifères burkinabè participe-t-elle à la survie d’un pouvoir de plus en plus dépendant de la Russie ?
La mine de Bissa : un laboratoire des tensions entre intérêts russes
La mine de Bissa, exploitée par le groupe russe Nordgold, est devenue le symbole des rivalités qui animent le secteur minier burkinabè depuis l’avènement d’Ibrahim Traoré. Cette installation, l’une des plus rentables du pays, cristallise les enjeux d’une coopération sécuritaire où chaque acteur cherche à tirer son épingle du jeu. Mais derrière les contrats de protection se cache une bataille d’influence aux allures de jeu d’échecs géopolitique.
Les tensions ne se limitent pas à la concurrence commerciale. RSB-Group, une société russe évincée du dispositif de sécurité de Bissa, aurait tenté de mobiliser des responsables burkinabè contre son successeur. Ses dirigeants évoquent des attaques contre des villages peuls pour justifier leur contestation, soulignant les conséquences dramatiques des stratégies de protection mises en place. Ces accusations, encore à confirmer, révèlent une réalité troublante : la sécurité des populations locales est parfois sacrifiée au profit d’intérêts économiques et politiques.
Moscou, l’allié qui sécurise (ou instrumentalise) le pouvoir de Traoré
Le rapprochement entre Ouagadougou et Moscou dépasse largement la simple lutte contre les groupes djihadistes. Depuis septembre 2023, date de la tentative de putsch, la protection d’Ibrahim Traoré est devenue une priorité absolue. En juillet 2024, des paramilitaires russes étaient déployés aux côtés du chef de l’État lors d’une cérémonie officielle, certains affectés à la présidence, d’autres au renseignement. Leur mission ? Assurer la stabilité du régime.
Ce soutien sécuritaire s’inscrit dans une logique où Moscou et Ouagadougou échangent services et ressources. Les questions se multiplient : la Russie protège-t-elle le pouvoir burkinabè en échange d’un accès privilégié aux richesses aurifères ? Aucune preuve formelle ne l’atteste, mais les faits sont troublants. Le modèle russe en Afrique a souvent associé assistance militaire, protection des dirigeants et contrôle des secteurs stratégiques. Le Burkina Faso en serait-il le prochain maillon ?
L’or burkinabè, monnaie d’échange dans la relation avec la Russie
Les intérêts russes dans le secteur aurifère burkinabè sont colossaux. Le groupe Nordgold, dirigé par l’oligarque Alexeï Mordachov, exploite des sites clés comme Bissa et Bouly. Ces exploitations ne profitent pas seulement à l’économie locale : elles renforcent l’influence de Moscou sur les leviers économiques du pays.
En février 2023, le gouvernement burkinabè a réquisitionné 300 kilos d’or produit par Bissa Gold, invoquant une « situation exceptionnelle de nécessité publique ». Cette décision, assortie d’une indemnisation, illustre l’importance stratégique accordée à l’or par les autorités. Pour un pays en proie à l’insécurité, une telle ressource devient un outil de survie politique et financière.
Les analystes du Combating Terrorism Center de West Point soulignent que la protection des intérêts miniers russes a pu motiver l’engagement de Moscou au Burkina Faso. Mais leur rôle semble surtout destiné à consolider le régime de Traoré. Le lien direct entre leur présence et l’exploitation des mines reste cependant à prouver.
Un pacte tacite ou une simple coïncidence d’intérêts ?
L’affaire de Bissa révèle une dynamique plus large : les acteurs russes ne forment pas un bloc uni. Entre RSB-Group et ses concurrents, les rivalités sont féroces, et les stratégies de séduction des autorités burkinabè tout aussi intenses. Les accusations d’exactions contre des villages peuls, si elles se confirment, posent une question morale cruciale : la sécurisation des mines peut-elle se faire au détriment des populations locales ?
Pour les Burkinabè, l’enjeu est double. D’un côté, l’alliance avec Moscou apporte une protection vitale contre les groupes terroristes et les menaces internes. De l’autre, elle expose le pays à des risques de dépendance économique et politique. L’or, ressource convoitée par tous, devient ainsi le symbole d’un équilibre précaire entre souveraineté et survie.
Faut-il y voir un pacte tacite, où la protection du régime s’échange contre des concessions minières ? Rien n’est moins sûr. Mais une chose est certaine : à Bissa comme ailleurs, l’or burkinabè ne brille plus seulement par sa couleur. Il scintille aussi des promesses – et des dangers – d’une alliance avec Moscou.