Mali Algérie : un dégel diplomatique sous haute tension
Mali Algérie : un dégel diplomatique sous haute tension
Après une année de relations diplomatiques rompues, le Mali et l’Algérie ont annoncé le rétablissement de leurs ambassadeurs et la réouverture de leurs espaces aériens respectifs. Une volte-face surprenante, survenue sans signe avant-coureur apparent. D’autant que Bamako accusait Alger de complicité avec les groupes armés actifs à la frontière entre les deux pays : les jihadistes du Jnim, liés à al-Qaïda, et les indépendantistes du FLA. Mais quels facteurs ont pu précipiter ce rapprochement ? La Russie ou le Niger ont-ils joué un rôle dans cette détente ? L’approche militaire du Mali face aux groupes armés pourrait-elle s’adoucir avec l’implication de l’Algérie, qui prône le dialogue ? Ce dégel est-il durable ou s’agit-il d’une nouvelle péripétie diplomatique ?
Un revirement inattendu après des mois de tensions
Le rétablissement des relations entre le Mali et l’Algérie marque un tournant après plus d’un an de crise aiguë. Aucun signe ne laissait présager ce dégel, d’autant que les accusations mutuelles s’étaient intensifiées. Bamako reprochait à Alger son soutien aux groupes armés, tandis que l’Algérie dénonçait la stratégie purement militaire du Mali, qui avait rompu l’accord de paix de 2015 négocié à Alger.
Michaël Béchir Ayari, analyste principal sur l’Algérie au sein de l’International Crisis Group (ICG) et auteur d’un rapport intitulé Algérie-Mali : consolider la détente, décrypte cette évolution. Selon lui, plusieurs éléments ont pu jouer en faveur de ce rapprochement.
Le Niger, médiateur clé dans ce dégel ?
Contrairement à certaines spéculations, la Russie n’aurait pas joué un rôle direct dans cette réconciliation. « Les discussions entre Alger et Moscou ont pu exister, mais rien n’indique une pression russe sur Bamako pour adoucir sa position vis-à-vis de l’Algérie », explique-t-il. Le véritable déclencheur pourrait plutôt venir du Niger, qui a lui-même renoué avec l’Algérie en début d’année. « Une médiation claire et nette du Niger a probablement facilité ce rapprochement », souligne-t-il.
Pourtant, l’analyste reste prudent : « Il y a tellement d’acteurs impliqués au Mali qu’il est difficile de déterminer avec certitude qui a influencé qui. Les rumeurs sont nombreuses, mais les faits restent flous. »
Un deal politique en gestation ?
Ce dégel interroge sur les conditions de ce rapprochement. Bamako a rompu l’accord de paix de 2015, négocié à Alger, et refuse tout dialogue avec les groupes armés, qu’ils soient jihadistes ou indépendantistes. Une position qui pourrait évoluer avec ce nouveau contexte. « Il y a forcément un accord en coulisses. Le primat du politique sur le militaire doit être une clause essentielle de ce deal », estime Michaël Ayari.
L’Algérie, qui entretient des contacts avec certains leaders du FLA, pourrait jouer un rôle de modérateur. « Une initiative politique directe avec le FLA n’est pas à exclure, car l’État malien se fragilise. Personne n’a intérêt à voir le Mali s’effondrer, y compris l’Algérie », ajoute-t-il.
Cependant, cette évolution reste conditionnée à plusieurs facteurs. « Plusieurs obstacles pourraient freiner ce processus : des spoilers internationaux, une opinion publique malienne opposée à ce rapprochement, ou encore des forces au sein même du régime malien qui refuseraient toute concession », précise-t-il.
Des dossiers en suspens malgré la détente
Cette réconciliation ne signifie pas que tous les contentieux sont réglés. Malgré l’absence de conflits historiques profonds entre les deux pays, plusieurs dossiers restent en suspens. L’incident d’avril 2025, où le Mali accusait l’Algérie d’avoir abattu un drone sur son territoire, n’est pas encore soldé. « Les accusations mutuelles des quinze derniers mois devront être clarifiées, même si les tensions actuelles semblent apaisées », indique l’analyste.
Par ailleurs, la question de la présence de combattants et de chefs jihadistes ou indépendantistes en Algérie reste sensible. Bamako accuse Alger de complicité avec ces groupes, une accusation que l’Algérie dément fermement. « L’Algérie adopte une position équilibrée : elle ne peut ni soutenir totalement les rebelles, ni s’aligner sur Bamako, sous peine de perdre toute influence dans la région », analyse-t-il.
Cette stratégie reflète une réalité géopolitique : Alger redoute que les mouvements séparatistes ou jihadistes au Mali ne s’étendent vers son propre territoire. « L’Algérie essaie de se positionner entre les deux camps pour préserver ses intérêts stratégiques », souligne-t-il.
L’imam Dicko et le Sahara occidental : des sujets sensibles
La présence en Algérie de l’imam Dicko, opposant malien en exil qui critique ouvertement le pouvoir à Bamako, pourrait également être affectée par ce rapprochement. « S’il y a accord, il devra adopter une attitude plus discrète. Une extradition est peu probable, mais son influence sera réduite », explique-t-il.
Autre point de friction : la reconnaissance par le Mali du plan marocain pour le Sahara occidental. « Cette décision a été mal perçue à Alger, qui y voit une concession faite à Rabat. Cependant, l’Algérie ne réagira pas de manière radicale, car elle n’a pas obtenu de contrepartie du Maroc », indique-t-il.
Un dégel durable ou une nouvelle péripétie ?
Pour Michaël Ayari, la crédibilité de ce rapprochement dépendra des prochaines étapes. « Quand des communiqués aussi importants sont publiés, c’est qu’un accord profond a été trouvé. Mais cela ne garantit pas une évolution linéaire », précise-t-il. Plusieurs scénarios pourraient se dessiner : un renforcement de la coopération sécuritaire, une reprise du dialogue politique, ou au contraire, des rechutes en cas de tensions persistantes.
« Tout dépendra du terrain. Si le Jnim gagne du terrain ou si des tensions internes au régime malien émergent, la situation pourrait se dégrader rapidement. Mais pour l’instant, tous les acteurs semblent vouloir donner une chance à la paix », conclut-il.