Aux racines des 15 607 milliards FCFA : comment le Cameroun a basculé dans une dette sous surveillance
Derrière le chiffre de 15 607 milliards FCFA de dette publique camerounaise à fin juin 2026, une mécanique d’endettement s’est enclenchée, mêlant autorisations massives, prêts de projets et tensions de liquidité. Décryptage des ressorts d’une trajectoire qui inquiète le FMI.
L’encours de la dette publique du Cameroun a atteint 15 607 milliards de francs CFA à la fin du mois de juin 2026, selon la Caisse autonome d’amortissement (CAA). Un an plus tôt, il s’établissait à 14 409 milliards FCFA. Cette progression, qui représente 44,2 % du produit intérieur brut, ne doit rien au hasard : elle résulte d’une succession d’engagements pris au premier semestre, dans un contexte où l’État cherche à la fois à financer ses infrastructures et à couvrir ses besoins budgétaires.
Mais réduire la dynamique de la dette camerounaise à un seul chiffre serait une erreur d’analyse. Les 15 607 milliards FCFA agrègent des emprunts autorisés, des accords signés et des levées de fonds opérées à des moments distincts. Pour comprendre les ressorts de cette hausse, il faut ouvrir la boîte noire des décisions budgétaires et financières.
Une autorisation présidentielle qui ouvre grand le robinet
Dès janvier 2026, le président Paul Biya a donné son feu vert au ministère des Finances pour contracter des emprunts intérieurs et extérieurs jusqu’à 1 650 milliards FCFA. Ce plafond incluait l’émission de titres du Trésor à hauteur de 400 milliards FCFA, des prêts directs auprès d’institutions nationales privées pour 250 milliards FCFA et une mobilisation de 1 000 milliards FCFA sur les marchés financiers internationaux. Objectif affiché : financer des projets de développement et apurer des arriérés de paiement.
Il faut toutefois souligner une distinction essentielle : ce montant de 1 650 milliards FCFA est un plafond d’autorisation, et non des fonds effectivement empruntés ou décaissés. À fin juin, le gouvernement avait levé 800,7 milliards FCFA sur le marché financier intérieur, d’après les données de la CAA. L’écart entre autorisation et décaissement réel constitue l’un des angles morts du débat sur la dette.
Des prêts de projets qui s’accumulent au fil des mois
Au-delà des levées de fonds, le Cameroun a contracté de nouveaux financements de projets au premier semestre. Les nouveaux engagements de dette ont atteint environ 514 milliards FCFA durant les six premiers mois de 2026, selon la CAA. Parmi les opérations les plus significatives, un prêt de 130,4 milliards FCFA a été signé en mai pour la construction de la route Ebolowa-Akom II-Kribi. Ce financement, accordé par la Standard Chartered Bank, bénéficie de la garantie de l’organisme britannique UK Export Finance. Un prêt commercial distinct de 7,8 milliards FCFA avait déjà été conclu pour le même projet.
La dynamique ne s’est pas arrêtée en juin. Le 2 octobre, le gouvernement a autorisé un prêt de 347,5 millions d’euros de la Banque mondiale — soit environ 228 milliards FCFA — destiné au corridor économique Douala-Bangui. Un autre accord, d’environ 212,35 millions d’euros (près de 139 milliards FCFA), a été approuvé pour la réhabilitation de la route Douala-Bafoussam. À eux seuls, ces deux financements représentent environ 367 milliards FCFA d’autorisations supplémentaires.
Un budget sous tension et un service de la dette pesant
La logique d’endettement dépasse le cadre des projets individuels. Le budget 2026 du Cameroun prévoit 3 104 milliards FCFA au titre des emprunts et autres besoins de financement, sur un budget total de 8 816 milliards FCFA. Ces besoins couvrent le déficit budgétaire, le remboursement de la dette et d’autres obligations. Sur les six premiers mois de l’année, le pays a déboursé environ 1 059 milliards FCFA pour le service de la dette, selon des chiffres du FMI et de la CAA.
Cette pression a rallumé les alertes du Fonds monétaire international. À l’issue d’une mission en septembre, le FMI a indiqué le 1er octobre que l’analyse de viabilité de la dette du Cameroun révélait toujours un risque global élevé de surendettement, tout en qualifiant la dette de viable à moyen terme. L’institution a préconisé une politique budgétaire plus rigoureuse, une mobilisation accrue des recettes intérieures et un recours plus important aux financements concessionnels.
Le FMI a également averti que le Cameroun faisait face à d’importantes tensions de liquidité, en raison de remboursements élevés et d’une dépendance croissante aux emprunts commerciaux. Dans son évaluation au titre de l’article IV pour 2026, le Fonds a souligné que le gouvernement devait faire preuve de prudence, compte tenu de la liquidité restreinte et de la saturation du marché régional de la dette intérieure.
Ce que révèle vraiment le chiffre de 15 607 milliards FCFA
Pour le Cameroun, la question centrale n’est donc plus de savoir quel montant le gouvernement est autorisé à emprunter. Elle est de déterminer les sommes effectivement levées et décaissées, la nature des projets financés, le coût des emprunts et le montant total à rembourser. Alors que la dette publique franchit le seuil des 15 600 milliards FCFA, cette distinction devient cruciale : le gouvernement continue de financer de grands projets d’infrastructure tout en assurant le service des engagements accumulés les années précédentes. C’est dans cet écart entre autorisations et décaissements, entre projets annoncés et fonds réellement mobilisés, que se joue la soutenabilité de la dette camerounaise.