Stratégies occidentales face aux régimes du Sahel : entre tensions et opportunités

Stratégies occidentales face aux régimes du Sahel : entre tensions et opportunités

stratégies occidentales face aux régimes du Sahel : entre tensions et opportunités

Les dynamiques géopolitiques au Sahel connaissent des bouleversements majeurs avec l’évolution des relations entre les pays membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) et les puissances occidentales. Entre déclarations de souveraineté et besoins économiques, comment Washington et Bruxelles adaptent-ils leurs stratégies pour préserver leurs intérêts dans une région en pleine mutation ?

Réunion des dirigeants de l'AES à Niamey en juillet 2024

des signaux d’ouverture malgré les tensions

Récemment, les États-Unis ont marqué des points dans leur dialogue avec les autorités sahéliennes. Le 25 février, le département d’État américain a signé un accord bilatéral de cinq ans avec le Burkina Faso, prévoyant une enveloppe de 147 millions de dollars pour soutenir la lutte contre le sida et d’autres pathologies. Une initiative qui contraste avec les années de rupture entre Washington et Ouagadougou.

Quelques jours plus tôt, les États-Unis avaient réaffirmé leur respect de la souveraineté du Niger lors d’un échange téléphonique avec le Premier ministre de la transition, Ali Mahamane Zeine. Une prise de position symbolique qui pourrait annoncer un réchauffement des relations.

Côté européen, l’Union européenne a surpris en dépêchant son envoyé spécial pour le Sahel, João Cravinho, à Bamako malgré les tensions avec les autorités maliennes. Une démarche qui interroge : s’agit-il d’un premier pas vers un réajustement des relations avec les régimes militaires du Sahel ?

l’expertise de Francis Kpatindé décrypte les enjeux

Pour éclairer ces développements, l’analyse de Francis Kpatindé, spécialiste de l’Afrique de l’Ouest et maître de conférences à Sciences-Po Paris, apporte un éclairage nuancé.

vers un rapprochement progressif ?

DW : La visite de João Cravinho à Bamako et les initiatives américaines pourraient-elles marquer le début d’un rapprochement entre l’UE, Washington et les pays de l’AES ?

Francis Kpatindé : Il faut rester prudent. Le Sahel a souvent réservé des surprises ces dernières années. On observe peut-être un frémissement, mais pas encore un dégel total des relations. Les échanges entre les grandes puissances occidentales et les pays sahéliens restent limités et tendus. Cependant, des signes encourageants émergent.

Les puissances occidentales proposent désormais des coopérations ciblées : aides humanitaires, formations militaires pour lutter contre le terrorisme, ou encore soutien économique. Elles savent que leur abandon pur et simple de la région pourrait avoir des conséquences directes sur leur sécurité.

des intérêts stratégiques et économiques en jeu

DW : Les accords signés par les États-Unis avec le Burkina Faso, et leur intérêt croissant pour le Niger, sont-ils un bon indicateur de cette évolution ?

Francis Kpatindé : Absolument. Ces initiatives montrent une volonté de maintenir un dialogue malgré les divergences politiques. Les puissances occidentales savent que l’instabilité au Sahel peut se répercuter bien au-delà des frontières régionales. Par ailleurs, ces pays regorgent de ressources stratégiques : uranium au Niger, or au Burkina Faso et au Mali. Les intérêts économiques jouent donc un rôle clé dans cette stratégie de reconquête.

L’Allemagne, par exemple, a su préserver de bonnes relations avec plusieurs pays du Sahel, offrant une alternative à l’influence française, perçue comme trop dominante par les nouvelles autorités militaires.

l’UE et la fin de l’approche régionale

DW : On observe un changement de paradigme : l’UE semble désormais privilégier une approche pays par pays plutôt qu’une vision régionale. Est-ce une analyse partagée ?

Francis Kpatindé : Tout à fait. L’Allemagne, notamment, est bien accueillie dans plusieurs pays du Sahel et entretient des relations solides avec ces États. Cela s’explique par le rejet croissant de l’influence française, perçue comme l’ancienne puissance tutélaire. Les pays de l’AES cherchent à diversifier leurs partenariats. Paris peut néanmoins compter sur d’autres membres de l’UE, comme l’Allemagne ou la Hongrie, pour maintenir un minimum de dialogue avec le Mali, le Niger ou le Burkina Faso.

conclusion : une stratégie en construction

Les récentes initiatives de Washington et de Bruxelles au Sahel dessinent les contours d’une stratégie en adaptation permanente. Entre reconnaissance de souveraineté, coopération humanitaire et intérêts économiques, les puissances occidentales naviguent dans un équilibre délicat. Une chose est sûre : l’avenir du Sahel dépendra en grande partie de la capacité des acteurs internationaux à concilier leurs ambitions avec les aspirations des populations locales.

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