Niger : les limites d’une guerre sans fin

Niger : les limites d’une guerre sans fin

Malgré les alternances politiques et les virages géopolitiques majeurs, Niamey semble engluée dans un conflit d’usure. De la collaboration occidentale sous Mahamadou Issoufou à la rupture souverainiste d’Abdourahamane Tiani, le constat demeure amer : la menace terroriste ne recule pas sur le terrain.

Trois chefs d’État, deux transitions démocratiques, un putsch, et toujours la même réalité : le sang continue de couler dans les zones des « trois frontières » et du bassin du lac Tchad. Au Niger, les gouvernements passent, mais la mouvance djihadiste, menée par l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), reste bien implantée.

Le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), au pouvoir depuis juillet 2023, avait promis de rétablir la sécurité en se débarrassant des partenaires occidentaux. Mais le pays se heurte à une dure réalité. Il est temps de dresser le bilan d’une guerre qui, pour l’instant, semble sans issue.

L’ère Issoufou-Bazoum : les limites du bouclier occidental

Sous Mahamadou Issoufou (2011-2021), le Niger s’était positionné comme un pilier de la stratégie occidentale au Sahel. Face à l’affaiblissement de l’État malien, Niamey est devenue le centre névralgique militaire de la France (opération Barkhane) et des États-Unis (base de drones d’Agadez).

Son successeur, Mohamed Bazoum, avait tenté d’y ajouter une certaine souplesse politique : il a initié des dialogues avec des repentis et investi massivement dans la formation des forces spéciales nigériennes.

Mais la contrepartie est sévère : si cette approche a évité l’effondrement total, elle n’a jamais réussi à éliminer la menace. Pire, la présence de troupes étrangères a attisé un profond ressentiment au sein de l’armée et de la population, qui y voyaient une atteinte à la souveraineté pour des résultats jugés médiocres.

Le pari de Tiani : la souveraineté à l’épreuve des balles

En renversant Mohamed Bazoum le 26 juillet 2023, le général Abdourahamane Tiani et le CNSP ont justifié leur action par « la dégradation continue de la situation sécuritaire ». La suite est connue : rupture brutale avec Paris et Washington, création de l’Alliance des États du Sahel (AES) avec le Mali et le Burkina Faso, et rapprochement stratégique avec la Russie (via le corps Africa Corps) et la Turquie.

Sur le plan communicationnel, le changement est radical. Le régime militaire exalte la fierté nationale et promet une réponse exclusivement militaire, dégagée des « agendas cachés » de l’Occident.

La dure réalité du terrain

Pourtant, les rapports d’observateurs et d’analystes concordent : le départ des forces occidentales a créé un vide capacitaire immédiat, surtout en matière de renseignement aérien et de surveillance technologique. Les attaques complexes se multiplient, visant parfois des garnisons entières des forces de défense nigériennes (FDS) et causant de lourdes pertes. Le blocus économique imposé dans certaines régions et l’isolement diplomatique compliquent le financement logistique d’une guerre qui coûte des millions de dollars chaque jour.

Pourquoi le Niger s’enlise-t-il dans cette impasse ?

L’erreur commune aux régimes successifs, qu’ils soient civils ou militaires, réside dans le traitement principalement militaire d’une crise qui est avant tout politique et sociale. Deux visions se sont heurtées à cet écueil.

D’un côté, la doctrine Issoufou-Bazoum mise sur l’intégration dans l’architecture de sécurité internationale. Son point faible : une dépendance excessive à l’extérieur, déconnectée des aspirations populaires, rendant le discours français inaudible pour une grande partie de l’opinion nigérienne.

De l’autre, la doctrine Tiani privilégie une rupture géopolitique totale et un souverainisme martial incarné par l’AES. Les limites de cette approche apparaissent déjà : perte immédiate de renseignements technologiques de pointe, isolement financier asphyxiant et, paradoxalement, escalade de la violence par des groupes armés qui profitent de la désorganisation régionale.

Dans les deux cas, les causes profondes restent inchangées : absence de l’État dans les zones périphériques, manque de perspectives économiques pour la jeunesse rurale, et conflits intercommunautaires (notamment entre éleveurs et agriculteurs) que les djihadistes exploitent habilement pour recruter.

Qu’elle soit menée sous le signe de la coopération internationale ou des bannières souverainistes de l’AES, la guerre au Niger ne pourra pas être gagnée uniquement par les armes. Pour le général Tiani, le défi n’est plus seulement de critiquer le bilan de ses prédécesseurs, mais de prouver que la formule militaire actuelle peut protéger les Nigériens. Sans une réintroduction massive des services publics (écoles, justice, dispensaires) dans les zones d’insécurité, le Niger risque de voir cette guerre, effectivement, perdue à long terme.

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