Niger : frappe de drone mortelle sur un marché civil

Niger : frappe de drone mortelle sur un marché civil

Niger : une frappe de drone militaire tue 17 civils dans un marché

(Niamey) — Une frappe attribuée à un drone militaire nigérien a coûté la vie à 17 civils, dont quatre enfants, et blessé 13 autres personnes sur un marché très fréquenté à l’ouest du Niger, en date du 6 janvier 2026. Selon les informations recueillies, cette attaque a également causé la mort de trois combattants islamistes. Elle soulève de sérieuses questions sur le respect du droit international humanitaire, qui interdit formellement les attaques indiscriminées, pouvant ainsi être qualifiées de crimes de guerre.

Contexte de l’attaque à Kokoloko, dans la région de Tillabéri

L’incident s’est produit dans le village de Kokoloko, situé dans la région de Tillabéri, à environ 120 km à l’ouest de Niamey, la capitale nigérienne, et à moins de 3 km de la frontière avec le Burkina Faso. Les habitants rapportent que l’État islamique au Sahel (EIS), un groupe armé islamiste, est actif dans cette zone depuis plusieurs années. Depuis 2019, des groupes armés islamistes, dont l’EIS, mènent des attaques régulières contre les forces armées et les populations civiles au Niger.

Ilaria Allegrozzi, chercheuse principale pour le Sahel au sein de l’organisation Human Rights Watch, a dénoncé cette frappe : « Cette attaque militaire au Niger, qui a entraîné la mort de trois combattants islamistes, a également causé la perte de vies civiles et des blessures graves, en violation flagrante du droit de la guerre. » Elle a ajouté : « Les autorités nigériennes doivent impérativement mener une enquête transparente et impartiale sur cet événement, sanctionner les responsables et indemniser équitablement les victimes ainsi que leurs familles. »

Méthodologie de l’enquête et témoignages accablants

Human Rights Watch a mené une enquête approfondie, incluant 15 entretiens téléphoniques avec des témoins directs, des membres d’ONG locales et internationales, des journalistes et des habitants de Kokoloko. L’organisation a également analysé et géolocalisé trois vidéos diffusées en ligne, montrant les dégâts causés par l’attaque, ainsi que des images satellites du site de la frappe.

Selon les récits des témoins, entre 10h et 13h le jour de l’attaque, un drone blanc a survolé à deux reprises le village avant de larguer une munition vers 13h30, moment où le marché était particulièrement bondé. « J’ai aperçu le drone en vol, puis j’ai entendu un sifflement avant une explosion violente », a témoigné un marchand de 36 ans, échappant de justesse à des blessures graves. « Le marché a été touché de plein fouet. Il y avait des centaines de personnes, des femmes vendant du riz cuit, de la soupe à la viande et d’autres plats. Leurs enfants étaient présents, ainsi que de nombreux marchands. »

Les habitants ont précisé qu’au moment de l’attaque, trois combattants de l’EIS, sans armes apparentes et vêtus en civil avec des turbans, se trouvaient sur le marché, tandis que trois autres étaient dans le village. « Ce matin-là, vers 9h, j’ai vu six combattants de l’EIS, armés de Kalachnikovs et d’une mitrailleuse, pénétrer dans le village. Trois d’entre eux se sont rendus au marché pour faire leurs emplettes », a expliqué le marchand. « Ils fréquentent régulièrement les marchés de la région pour y acheter des provisions avant de repartir. »

Bilan humain et dégâts matériels

Les conséquences de cette frappe sont dramatiques : 17 civils ont péri, principalement des femmes et des enfants, dont l’identification a été rendue difficile en raison de l’état carbonisé des corps. « J’ai dénombré 17 cadavres, pour la plupart des femmes et des enfants », a déclaré un chef religieux de 67 ans, présent sur les lieux en fin de journée. « Les corps étaient méconnaissables, brûlés à un point tel que les familles ont eu du mal à les identifier. » Les victimes ont été enterrées dans deux fosses communes, l’une pour les femmes et les enfants, l’autre pour les hommes.

Les vidéos et images satellites confirment l’ampleur des dégâts : le marché a été ravagé par les flammes, et des traces d’incendie ont été détectées par le système FIRMS de la NASA à 13h31. Un résident a expliqué que la munition larguée par le drone a déclenché un incendie alimenté par le carburant présent sur place et les étals en bois, favorisant la propagation rapide des flammes.

Armes et responsabilité potentielle

Human Rights Watch n’a pas pu identifier avec certitude le modèle du drone ou de la munition utilisée. Depuis 2022, l’armée nigérienne aurait acquis plusieurs drones de fabrication turque, notamment les Bayraktar TB-2, Karayel-SU et Aksungur UCAV, capables de transporter des munitions guidées et équipés de systèmes de surveillance en temps réel. Les vidéos disponibles montrent des dégâts caractéristiques d’explosifs puissants, avec des blessures graves chez les victimes, incluant des brûlures et des traumatismes causés par des éclats de projectiles.

Les images satellites datées du 20 janvier révèlent des zones calcinées le long de la route principale du village, confirmant la violence de l’impact. Les habitants interrogés ont indiqué que 1 200 personnes ont fui Kokoloko après l’attaque, se réfugiant dans des villages voisins ou traversant la frontière vers le Mali. « J’ai passé la première nuit dans un village proche avec mes enfants », a confié une femme ayant perdu sa cousine de 50 ans et son neveu de 5 ans dans la frappe. « Ensuite, nous avons fui vers le Mali avec presque rien. »

Liste des victimes et des blessés

  • 17 civils tués :
    • 11 femmes âgées de 29 à 50 ans
    • 2 hommes âgés de 32 et 55 ans
    • 4 enfants âgés de 5 à 10 ans
  • 13 blessés :
    • 4 femmes âgées de 28 à 45 ans
    • 7 hommes âgés de 23 à 62 ans
    • 2 enfants âgés de 14 et 15 ans

Les habitants ont précisé avoir retrouvé les corps des trois combattants de l’EIS, qui ont été enterrés par le groupe.

Violation du droit international et enjeux humanitaires

Selon le droit de la guerre, les parties en conflit doivent à tout moment distinguer les civils des combattants et ne jamais cibler ces derniers. Les attaques indiscriminées, utilisant des moyens ou méthodes dont les effets ne peuvent être limités, sont strictement interdites. Même si des combattants islamistes se trouvaient sur les lieux, une frappe sur un marché bondé avec une arme explosive constitue une violation flagrante de ces principes. Si l’intention criminelle est avérée, les responsables pourraient être accusés de crimes de guerre.

Les données de l’organisation ACLED indiquent que la région de Tillabéri a enregistré, en 2025, le plus grand nombre de victimes civiles dans le centre du Sahel, attribuables à des attaques menées par l’EIS, l’armée nigérienne et le GSIM (lié à Al-Qaïda).

Cette frappe s’ajoute à une série d’incidents similaires : en septembre 2025, des raids aériens nigériens ont causé la mort de plus de 30 civils dans un marché du village d’Injar, tandis qu’en janvier 2024, des frappes de drones avaient déjà fait plusieurs victimes civiles dans le village de Tiawa, toujours dans la région de Tillabéri.

Appel à la responsabilité et à l’aide humanitaire

Ilaria Allegrozzi a conclu : « Les pays soutenant l’armée nigérienne doivent exercer des pressions pour que les autorités prennent des mesures visant à protéger les populations locales. » Elle a ajouté : « Le gouvernement nigérien a l’obligation de fournir une assistance médicale et psychologique aux victimes, ainsi que des compensations financières aux familles endeuillées. »

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