Mali : pourquoi la montée de la mendicité dans les rues menace-t-elle l’avenir du pays ?
Un phénomène qui gangrène les rues de Bamako : quand l’État malien perd pied
À Bamako, chaque jour qui passe révèle davantage l’ampleur du désastre. Dans les artères principales de la capitale, sous le soleil de plomb ou sous une pluie fine, des enfants, des femmes et des personnes âgées, souvent accompagnés de chiens errants et de toutous faméliques, tendent désespérément la main. Que ce soit aux abords des mosquées, devant les ministères ou aux feux rouges, l’indifférence collective a fait place à une habituation morbide à cette scène. Les promesses politiques s’enchaînent, mais le résultat reste désespérément inchangé : la mendicité n’est plus un phénomène marginal, mais une maladie urbaine qui ronge les fondements mêmes de la société malienne.
Quand la street begging devient une économie parallèle sous les yeux de tous
Au Mali, la mendicité s’est transformée en une industrie informelle aux ramifications complexes. Les talibés, ces enfants confiés par leurs familles à des maîtres coraniques, représentent une partie visible de cette économie parallèle. Entre deux prières, ils sont « envoyés » mendier pour financer leur éducation ou, plus souvent, pour enrichir des individus sans scrupules. Les chiffres officiels parlent d’une augmentation de 40 % de ces cas en cinq ans, mais sur le terrain, l’évolution est encore plus préoccupante.
Les opérations de « sauvetage » organisées par les autorités se heurtent à un mur : l’absence de solutions durables. Les centres d’accueil manquent cruellement de moyens, les familles des enfants interceptés refusent souvent de les reprendre par peur de la stigmatisation, et les mineurs renvoyés dans leur région d’origine se retrouvent rapidement de retour à Bamako, livrés à eux-mêmes. La boucle est bouclée.
Les opérations de ramassage : une solution temporaire et illusoire
- Des promesses en l’air : Chaque campagne médiatisée s’accompagne d’annonces de retraits massifs d’enfants des rues, mais les structures d’accueil sont saturées, mal gérées et sous-financées.
- Un manque criant de coordination : Les différents ministères concernés (Promotion de la Femme, Protection de l’Enfant, Affaires sociales) peinent à travailler de concert, laissant des milliers de personnes sans aucune prise en charge.
- L’échec de la réinsertion : Même lorsque des enfants sont placés dans des familles d’accueil ou des centres spécialisés, le suivi est quasi inexistant. Les abandons précoces sont nombreux, et le retour à la rue devient inévitable.
Les racines profondes d’un fléau : gouvernance défaillante et inégalités criantes
Derrière la mendicité de masse se cache un système étatique au bord de l’implosion. Trois décennies de mauvaise gouvernance, de corruption endémique et de priorités budgétaires désastreuses ont creusé un fossé infranchissable entre l’État et ses citoyens les plus fragiles.
L’effondrement des services publics : un cercle vicieux de précarité
L’éducation nationale, pilier de toute société, est un secteur en crise permanente. L’enseignement public, censé être gratuit et accessible, est rongé par le manque d’enseignants qualifiés, de manuels scolaires et d’infrastructures. Résultat : des centaines de milliers d’enfants, surtout dans les zones rurales, n’ont d’autre choix que de se tourner vers les écoles coraniques informelles, où l’exploitation et la mendicité sont souvent les « matières » imposées.
Un système religieux non régulé : l’exploitation des enfants sous couvert de tradition
Les médersas, ces écoles coraniques traditionnelles, représentent un point noir de la lutte contre la mendicité. Dans certaines d’entre elles, l’exploitation des enfants est systématique : les talibés sont contraints de mendier pour subvenir aux besoins de leurs maîtres, sous peine de châtiments physiques ou psychologiques. Pourtant, malgré les lois existantes, les autorités ferment les yeux, par peur des tensions sociales ou par manque de volonté politique. La loi du silence prime sur la protection de l’enfance.
Des budgets publics détournés : l’argent qui ne parvient pas aux plus démunis
Le Mali consacre une part croissante de son PIB à la sécurité et au maintien de l’ordre, tandis que les budgets alloués à la santé, à l’éducation et à la protection sociale stagnent. Les fonds internationaux destinés à la lutte contre la pauvreté sont souvent absorbés par des frais de gestion colossaux ou détournés par des responsables corrompus. En 2023, seulement 15 % des subventions dédiées à la réinsertion des enfants des rues ont réellement atteint les bénéficiaires. Le reste ? Disparu dans les méandres de la bureaucratie.
Une bombe sociale prête à exploser : quels risques pour le Mali de demain ?
La mendicité n’est pas qu’un symptôme de la pauvreté ; c’est un accélérateur de crises. Des milliers d’enfants et de jeunes, privés d’éducation, de stabilité familiale et de perspectives, deviennent des proies idéales pour les groupes criminels et les mouvements armés qui prospèrent dans la région. Le recrutement de ces jeunes marginalisés par des réseaux terroristes ou des bandes organisées est une réalité de plus en plus documentée.
De plus, cette précarité extrême alimente les tensions intercommunautaires. Les populations, excédées par l’insécurité et le manque d’opportunités, se tournent parfois vers des discours extrémistes ou des solutions radicales. Bamako, autrefois ville tolérante et dynamique, commence à voir émerger des mouvements xénophobes ou anti-étatiques, alimentés par le désespoir et la colère.
Le coût humain et économique : un fardeau que le Mali ne peut plus ignorer
Chaque enfant des rues représente un coût indirect pour la société. Les dépenses liées à la santé (malnutrition, maladies infectieuses), à la sécurité (vols, agressions) et à la justice (délinquance juvénile) explosent. Selon des estimations internes, le manque à gagner annuel lié à la mendicité forcée s’élève à plus de 200 millions d’euros. Un gâchis que le pays, déjà asphyxié par la dette et les crises économiques, ne peut plus se permettre.
Et maintenant ? Trois pistes pour briser le cycle infernal
Face à l’urgence, des solutions existent, mais elles nécessitent une volonté politique sans faille et une refonte en profondeur des priorités étatiques.
1. Réformer le système éducatif : scolarisation obligatoire et gratuite pour tous
Le gouvernement doit investir massivement dans l’éducation publique : construction d’écoles, recrutement d’enseignants, alphabétisation des adultes, et surtout, sanctuarisation des fonds alloués. La gratuité scolaire doit être une réalité, pas une promesse vide. Parallèlement, une campagne nationale de sensibilisation doit être lancée pour décourager les parents d’envoyer leurs enfants dans des médersas non régulées.
2. Réguler strictement les écoles coraniques et sanctionner les abus
Les autorités doivent imposer un cadre légal strict aux établissements coraniques. Un registre national des médersas doit être créé, avec des inspections régulières pour vérifier les conditions de vie des enfants. Les maîtres qui exploitent les talibés doivent être poursuivis sans complaisance, même si cela signifie heurter des sensibilités religieuses ou communautaires. La priorité est l’intérêt supérieur de l’enfant, point final.
3. Assainir la gestion des fonds publics et lutter contre la corruption
Les programmes sociaux doivent être audités de manière transparente, avec des mécanismes de suivi indépendants pour garantir que l’argent parvient aux bénéficiaires. Les sanctions contre la détournement de fonds doivent être exemplaires. Une cellule spécialisée, composée de magistrats intègres et de la société civile, pourrait être mise en place pour traquer les fraudes et les corruptibles. Enfin, les partenariats avec les ONG et les bailleurs internationaux doivent être réévalués pour éviter les dérives.
4. Créer des opportunités économiques pour les familles vulnérables
La mendicité est souvent le dernier recours de familles plongées dans une précarité extrême. Le gouvernement doit lancer des microcrédits ciblés, former les parents à des métiers porteurs (artisanat, agriculture, commerce informel) et faciliter l’accès au marché du travail. Des programmes de transfert monétaire conditionnels, inspirés des modèles béninois ou sénégalais, pourraient permettre aux ménages de subvenir à leurs besoins sans recourir à la mendicité.
Le Mali à la croisée des chemins : une jeunesse sacrifiée ou un avenir tourné vers la lumière ?
Le choix est simple : continuer à fermer les yeux sur ce fléau en espérant que les promesses suffiront, ou engager une révolution sociale et politique pour sauver une génération entière. La mendicité n’est pas une fatalité, mais le résultat de décennies de négligence et de mauvaise gouvernance. Sans une révision radicale des priorités nationales, Bamako et les autres villes maliennes risquent de devenir des poudrières sociales, où la colère et la violence remplaceront progressivement l’espoir.
Le temps de l’action est maintenant. Le Mali a les ressources, les compétences et les partenaires pour enrayer cette crise. Il ne lui manque qu’une chose : la volonté politique de faire ce que des générations de Maliens attendent depuis trop longtemps.