Mali : doit-on craindre l’effondrement définitif de la classe politique traditionnelle ?

Mali : doit-on craindre l’effondrement définitif de la classe politique traditionnelle ?
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Une disparition programmée : pourquoi les figures emblématiques du Mali ont disparu de la scène

Dans l’histoire contemporaine du Mali, les couloirs du pouvoir bruissaient autrefois de voix puissantes. Des hommes et des femmes qui, pendant près de trente ans, ont façonné l’agenda politique, alloué les ressources et même dirigé les institutions. Aujourd’hui, leur présence ne se résume plus qu’à des souvenirs ou à des allusions lointaines dans les médias. Depuis l’avènement du général Assimi Goïta et de la junte militaire, une opération de démantèlement systématique s’est mise en place. L’ancienne garde politique n’a pas seulement été évincée : elle a été anéantie, par l’emprisonnement, l’exil ou la peur.

Les trois armes du régime pour éradiquer toute opposition politique

Le pouvoir en place a déployé une stratégie méthodique, combinant coercition et manipulation de l’opinion. Les moyens utilisés sont variés, mais toujours efficaces :

  • L’instrumentalisation de la justice : Une justice devenue complice du régime, transformée en outil de répression. Les chefs de parti, les anciens ministres et même les hauts fonctionnaires sont traînés devant les tribunaux sous des prétextes fallacieux : « atteinte à la sûreté de l’État », « complot », « détournement de fonds ». Le cas de Choguel Maïga, ancien Premier ministre et symbole de la transition, maintenu en détention sans condamnation définitive, illustre cette dérive. Comment expliquer que celui qui fut un pilier du régime soit aujourd’hui réduit au silence ?
  • L’exil, une porte de sortie imposée : Face à la répression, des dizaines de responsables politiques, d’anciens ministres et de militants ont choisi de fuir. Abidjan, Dakar, Paris… ces villes sont devenues des refuges, mais aussi des points de fracture. Une fois à l’étranger, leur influence s’effrite. Ils peinent à faire entendre leur voix dans un pays où l’accès à l’information est strictement contrôlé. Leur opposition devient théorique, leur combat, lointain.
  • L’autocensure généralisée : Pour ceux qui restent, la survie passe par le silence. Les partis politiques sont suspendus, les associations dissoutes, et toute critique perçue comme une trahison. Les Maliens qui osent encore s’exprimer le font sous le couvert de l’anonymat, craignant les représailles. Dans un tel contexte, le débat politique n’existe plus : il a été remplacé par une unanimité imposée.

Une fracture populaire qui a servi de levier au régime militaire

La junte n’a pas agi seule. Elle a bénéficié d’un terreau propice : le rejet massif de la classe politique traditionnelle. Pendant des décennies, cette élite a accumulé les échecs : corruption endémique, gestion calamiteuse de la sécurité, clientélisme outrancier. Lorsque Assimi Goïta a pris les rênes du pays, il a habilement capitalisé sur cette défiance. En désignant les anciens dirigeants comme responsables du déclin national, il a offert au peuple un exutoire. Mais ce discours, initialement porteur, s’est transformé en une machine à broyer toute velléité démocratique.

Le report indéfini des élections, la dissolution des assemblées locales, la mise en place d’institutions transitoires sans légitimité électorale… Autant de décisions qui ont scellé le sort des partis politiques. Ces derniers, autrefois incontournables, ne sont plus que des coquilles vides, des symboles d’un passé révolu. Leur rôle se limite désormais à cautionner, par leur simple existence, la légitimité du nouveau pouvoir.

Le Mali à la recherche d’un nouveau visage politique : un vide aux conséquences imprévisibles

En neutralisant les anciens ténors, la junte a cru éteindre toute contestation. Pourtant, ce coup de force a créé un vide bien plus dangereux. Sans opposition structurée, sans contre-pouvoirs, le pays se retrouve face à un pouvoir solitaire, confronté à des défis colossaux : insécurité persistante, crise économique, isolement diplomatique. Comment résoudre ces crises sans la diversité des opinions, sans la rigueur du débat public ?

Le régime a peut-être gagné une bataille en réduisant les figures historiques au silence. Mais il a perdu une guerre bien plus importante : celle de la reconstruction d’un Mali uni et souverain. En étouffant toute alternative politique, il a privé le pays d’une richesse essentielle : la capacité à se remettre en question, à évoluer, à innover. Le risque ? Un Mali figé dans le temps, prisonnier d’un pouvoir qui ne tolère aucune remise en cause.

Un futur incertain : entre résilience et résignation

Face à cette situation, deux scénarios se dessinent. Le premier, le plus optimiste, verrait émerger une nouvelle génération de leaders, capables de porter un projet différent, audacieux, porté par les jeunes. Le second, plus sombre, consisterait en une normalisation de l’autoritarisme, où toute opposition serait définitivement muselée. Le Mali se trouve aujourd’hui à la croisée de ces chemins. Le choix qui sera fait déterminera non seulement son avenir politique, mais aussi sa stabilité à long terme.

Une chose est sûre : l’effacement de l’ancienne classe politique n’est pas un simple épisode de l’histoire malienne. C’est un tournant. Et ses conséquences, qu’elles soient immédiates ou lointaines, façonneront le visage du pays pour les années à venir.

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Souleymane Traoré

Journaliste