Les disparitions forcées en Afrique de l’Ouest, arme de répression des juntes militaires
Depuis quelques années, les juntes militaires installées au Mali, au Burkina Faso, au Niger et en Guinée ont fait des disparitions forcées un moyen systématique pour étouffer toute contestation. Selon les dernières observations, ces pratiques s’intensifient, plongeant des centaines de citoyens dans l’angoisse et l’incertitude. Amnesty International confirme dans ses rapports récents que ces méthodes visent à instaurer un climat de terreur au sein de la société civile.
Le cas de deux militants du Front National pour la Défense de la Constitution, en Guinée, illustre parfaitement cette stratégie. Mamadou Billo Bah et Oumar Sylla, alias « Foniké Menguè », ont été enlevés dans la nuit précédant une manifestation contre la hausse des prix et pour le retour à un pouvoir civil. Mohamed Cissé, un autre militant arrêté en même temps qu’eux, a été libéré deux jours plus tard avec des blessures graves. Il affirme que les deux hommes auraient été conduits vers les îles de Loos, près de Conakry, un lieu connu pour abriter des centres de détention clandestins. À ce jour, les autorités démentent toute implication dans leur disparition.
Dans ce labyrinthe hors de tout contrôle juridique, les victimes sont livrées à l’arbitraire le plus total.
Instaurer la terreur : une tactique systématique contre les opposants
Les forces de sécurité de ces régimes n’hésitent pas à cibler des figures clés de la société civile : journalistes, magistrats, avocats, activistes et défenseurs des droits humains. Ces enlèvements surviennent souvent en pleine rue, à domicile ou sur leur lieu de travail, perpétrés par des hommes armés, parfois en civil. Les victimes sont transportées dans des véhicules non identifiés, les yeux bandés, avant d’être détenues dans des conditions illégales.
Ces pratiques se déroulent en dehors de tout cadre légal : aucun mandat n’est présenté, les familles ignorent le sort réservé à leurs proches, et les autorités se murent dans le silence. Les centres de détention, souvent informels, incluent des locaux des services de sécurité. L’objectif ? Semer la peur pour briser toute velléité de résistance au sein de la population.
Une liste noire qui s’allonge sans répit
Les exemples de disparitions et de détentions arbitraires se multiplient dans toute la région. Au Burkina Faso, l’avocat et militant Guy Hervé Kam, cofondateur du mouvement Balai Citoyen, a été détenu illégalement pendant cinq mois en 2024. En mars 2025, cinq autres membres de son mouvement, Sens Guy, qui avaient dénoncé des exactions contre des civils, ont également été enlevés par des hommes se présentant comme des forces de sécurité. Aucune information n’a été communiquée par les autorités.
Quatre journalistes du Burkina Faso — Serge Oulon, Adama Bayala, Kalifara Séré et Alain Traoré — ont été arrêtés entre juin et juillet 2024. En octobre de la même année, les autorités ont annoncé que trois d’entre eux avaient été incorporés de force dans l’armée via un décret de mobilisation générale. Le quatrième reste porté disparu.
En Niger, la journaliste Samira Sabou a disparu pendant une semaine en septembre 2023 après son arrestation à son domicile. Quant à Moussa Tchangari, secrétaire général de l’organisation Alternatives Espaces Citoyens, ses avocats n’ont été informés de son lieu de détention qu’après deux jours, une fois transféré dans les locaux de la police.
Au Mali, Ibrahim Nabi Togola, président du parti d’opposition Nouvelle Vision pour le Mali, a été enlevé en décembre 2024 par des éléments présumés des services de sécurité. Libéré après 45 jours, son cas reste emblématique des pratiques arbitraires en vigueur. En Guinée, le journaliste Habib Marouane Camara a été enlevé le 3 décembre 2024 par des hommes identifiés comme des gendarmes, sans que sa famille n’ait eu de ses nouvelles depuis.
Souvent, ces détentions arbitraires débouchent sur une procédure judiciaire fabriquée de toutes pièces pour légitimer l’arbitraire.
La justice, dernier rempart contre l’arbitraire
Les disparitions forcées et détentions illégales s’achèvent parfois par un transfèrement vers les forces de police, où une procédure judiciaire est montée de toutes pièces. Dans certains cas, comme au Burkina Faso, les victimes sont enrôlées de force dans l’armée, parfois envoyées au front. C’est ce qui est arrivé à Guézouma Sanogo et Boukari Ouoba, respectivement président et vice-président de l’Association des journalistes du Burkina Faso, après avoir dénoncé les atteintes à la liberté de la presse. Une semaine après leur arrestation le 24 mars 2025, une vidéo les montrant en tenue militaire a été diffusée sur les réseaux sociaux.
Face à cette escalade de l’arbitraire, la justice doit jouer un rôle central. Plusieurs magistrats au Burkina Faso ont déjà fait preuve de courage en ordonnant la libération immédiate de Guy Hervé Kam. En juillet 2024, le barreau de Guinée a boycotté les audiences pendant plusieurs jours pour exiger la libération de Oumar Sylla et Mamadou Billo Bah. Des tribunaux au Mali et au Niger ont également condamné les détentions arbitraires, mais ces décisions ont exposé les magistrats eux-mêmes à des représailles. En 2024, au moins cinq magistrats burkinabè ont été enrôlés de force dans l’armée après avoir traité des dossiers impliquant les autorités ou leurs soutiens.
Malgré ces pressions, la justice doit persister dans sa mission de protection des droits fondamentaux et de lutte contre les pratiques autoritaires. Un soutien accru de la communauté internationale aux systèmes judiciaires de ces pays est essentiel pour préserver l’État de droit et protéger les nombreuses personnes encore portées disparues.