La RDC et le Tchad s’affrontent-ils pour l’or bleu congolais ?
Les débats parlementaires à Kinshasa ont pris une tournure explosive lorsqu’une députée a exigé des comptes immédiats sur un accord controversé lié à l’eau. L’ancienne vice-première ministre et ministre de l’Environnement, Bazaïba, a relancé la polémique en évoquant une déclaration choc du président tchadien de l’époque, Idriss Déby Itno : « Si le Congo refuse de nous céder de l’eau, nous la prendrons par tous les moyens ! ». Cette sortie, faite dans un contexte de tensions régionales, a ravivé les craintes d’une intervention extérieure après l’invasion de la Centrafrique sous couvert des rebelles de la Seleka. Quelques jours plus tard, Idriss Déby Itno décédait officiellement au combat contre une rébellion, laissant son fils, Mahamat Déby Itno, reprendre les rênes du pouvoir. Une médiation de Félix Tshisekedi a ensuite permis à ce dernier de se maintenir au pouvoir, récompensé par l’hommage d’une artère majeure de N’Djamena rebaptisée en son nom.
Face à cette menace voilée sur ses ressources hydriques, la République démocratique du Congo a mis en place dès 2014 une cellule de veille dédiée à la protection des eaux du pays. À l’époque, Bazaïba, alors députée, dénonçait avec force un « complot international ourdi contre la RDC, avec des complicités locales ! ». Malgré son ascension ministérielle, cette cellule n’a jamais produit de rapport concret. Douze ans plus tard, Mahamat Idriss Déby a convié Félix Tshisekedi au Forum africain de l’eau à N’Djamena, où le chef de l’État congolais a exposé cinq pistes pour révolutionner la gestion des ressources hydriques en Afrique.
Cinq axes stratégiques pour une gestion intégrée de l’eau
Dans son discours, Félix Tshisekedi a insisté sur la nécessité d’une approche holistique, intégrant l’eau à l’agriculture, l’énergie, la santé et les infrastructures. Voici les piliers de sa vision :
- Une gouvernance renforcée : institutions performantes, transparence accrue et redevabilité dans la gestion des infrastructures hydriques.
- Des projets matures et financièrement viables : pour attirer davantage d’investissements privés et internationaux.
- Un financement diversifié : mobilisation de ressources publiques, privées et partenariales pour les projets hydrauliques.
- L’industrialisation par l’eau : développement d’une filière locale de production de tuyaux, pompes, compteurs et systèmes d’irrigation.
- Une sécurité hydrique collective : appel à une « coalition des États africains » pour ériger l’eau en priorité politique absolue.
Le président congolais a souligné qu’« aucun pays ne peut assurer seul sa sécurité hydrique », plaidant pour une « gouvernance coopérative de l’eau ». Bien que Kinshasa n’ait pas explicitement évoqué le projet controversé de transfert des eaux de l’Ubangi vers le lac Tchad, certains observateurs y voient une piste sérieuse. Aucune confirmation officielle n’a été apportée à ce jour.
Sur le plan national, Félix Tshisekedi a fixé des objectifs ambitieux pour 2035 :
- 60 % de la population raccordée à l’eau potable.
- 50 % d’accès aux services d’assainissement et d’hygiène.
- 80 % des écoles et centres de santé dotés d’infrastructures adéquates.
Pour Mahamat Idriss Déby, ce forum marque un tournant pour une Afrique décidée à reprendre le contrôle de son destin hydrique et à bâtir une « prospérité partagée ». Pourtant, l’absence remarquée de plusieurs pays riverains du lac Tchad – Cameroun, Niger et Nigeria – interroge. Depuis 1964, ce plan d’eau emblématique du Sahel a vu sa superficie fondre, passant de 25 000 km² à seulement 2 000 km² en 2024, malgré quelques crues temporaires.
Seuls le Gabon, la Mauritanie et le Bénin ont répondu présents à l’invitation. Une absence qui n’est pas anodine : en 2019, l’ancien ministre des Affaires étrangères Patrick Mayombe avait alerté sur des manœuvres visant à contourner les autorités congolaises. Selon ses révélations, Kalele, un dirigeant d’ONG basé à Kisantu, aurait signé au nom de la RDC des textes relatifs au transfert des eaux de l’Ubangi, sans mandat officiel. Ces agissements s’inscrivent dans un contexte de tensions politiques internes, où la coalition CACH-FCC a multiplié les compromissions.
Le sociologue suisse Jean Ziegler, ancien rapporteur de l’ONU sur le droit à l’alimentation, avait déjà alerté sur la notion de « peuple non rentable », désignant les populations dont les ressources sont convoitées au nom d’un nouvel ordre mondial. Modeste Mutinga Mutuishayi, ancien sénateur et ministre, va plus loin dans son livre « La République des Inconscients » : « Si l’eau c’est la vie, alors ceux qui nous gouvernent jouent avec le feu en laissant s’échapper cette ressource sans en mesurer l’urgence ».