Fonds politiques au Sénégal : qui en a vraiment disposé avant Ousmane Sonko ?
La polémique des fonds politiques secoue l’assemblée nationale
Le débat sur les fonds politiques s’est imposé comme un sujet brûlant dans l’actualité politique sénégalaise. Depuis son arrivée à la Primature, Ousmane Sonko cristallise les tensions autour de ces enveloppes discrétionnaires. Mais qui, avant lui, en a réellement disposé ? La question divise responsables politiques et citoyens, dans un contexte où l’Assemblée nationale examine, depuis le 10 août, une proposition de loi visant à encadrer ces crédits spéciaux, les fonds secrets, les déclarations de patrimoine et le Code du travail.
L’étincelle : la déclaration d’Aly Ngouille Ndiaye
Une affirmation qui fait réagir. L’ancien ministre de l’Intérieur, Aly Ngouille Ndiaye, a jeté un pavé dans la mare lors d’une émission télévisée. Selon lui, Ousmane Sonko serait le premier Premier ministre à bénéficier officiellement de fonds politiques : « Il est le seul à en avoir disposé, contrairement à ses prédécesseurs. » Il évoque notamment l’absence de ces fonds pour Boun Abdallah Dionne, décédé, et Amadou Ba, remplacé avant d’en bénéficier. Quant aux 1,7 milliard de francs CFA cités par Sonko, Aly Ngouille Ndiaye soulève un doute sur leur périodicité : trimestrielle ou annuelle ? Si annuelle, la somme atteindrait 8 milliards, mais il affirme que la première enveloppe de 1,7 milliard a été épuisée en un temps record, laissant penser à une consommation rapide.
Des révélations qui interrogent. L’ancien ministre s’appuie sur les déclarations du ministre du Pétrole, Abdourahmane Diouf, pour étayer sa thèse : la première dotation aurait été entièrement consommée, privant son successeur de toute marge de manœuvre. Pour Aly Ngouille Ndiaye, cette situation justifierait une enquête parlementaire, y compris sur le cas personnel de Sonko : « Il aurait dû inclure son propre dossier dans les commissions d’enquête pour plus de transparence. »
Les anciens Premiers ministres contre-attaquent
La thèse d’Aly Ngouille Ndiaye est rapidement contestée par des témoignages d’anciens responsables. Souleymane Ndéné Ndiaye, dernier Premier ministre d’Abdoulaye Wade, a révélé sur un plateau télévisé en avril 2025 : « Dès mon poste de Directeur de cabinet du président, j’avais déjà accès à des fonds politiques. Chaque fin de mois, ils m’étaient versés. » Une déclaration qui remonte l’origine de ces fonds bien avant la Primature, dès les fonctions de conseiller présidentiel.
D’autres voix s’ajoutent à la polémique. Macky Sall, Premier ministre sous Wade (2004-2007), et Idrissa Seck, chef du gouvernement de 2002 à 2004, ont également évoqué l’existence de ces enveloppes discrétionnaires. Certains internautes rappellent même un fait marquant : Abdoulaye Wade aurait puisé dans ses propres fonds présidentiels pour aider financièrement son Premier ministre lors de dépenses spécifiques.
Le camp Sonko dénonce des « affirmations gratuites »
Face à ces contestations, Elimane Pouye, directeur général de la SOGEPA SN, défend une position nuancée. Il qualifie les affirmations d’Aly Ngouille Ndiaye de « gratuites » et invite à comparer les budgets de la Primature sur les exercices 2023, 2024 et 2025. Selon lui, les variations s’expliquent par des changements institutionnels, et non par une utilisation abusive des fonds. Pour Elimane Pouye, le débat doit porter sur l’usage de ces ressources plutôt que sur leur existence ou leur montant.
Le parti Pastef, dirigé par Ousmane Sonko, rappelle par ailleurs que la réforme de ces fonds figurait dès 2019 dans son programme électoral. Une manière de souligner que la pratique était connue bien avant son arrivée à la Primature en 2024.
L’histoire des fonds politiques : une inflation sous les différents régimes
Pour comprendre l’ampleur du débat, il faut remonter aux origines de ces fonds. Sous Abdou Diouf, leur montant était estimé à 650 millions de francs CFA. Sous Abdoulaye Wade, ils ont atteint près de 8 milliards. Un rapport des Inspecteurs généraux d’État (IGE) couvrant la période 2008-2012 révèle que 108 milliards de francs CFA ont été consommés, dont 48 milliards sans aucune régularisation comptable, laissant une trace floue dans les archives publiques.
Un exemple concret illustre ces dérives : le Programme national de développement local (PNDL), doté de 100 milliards de francs CFA, a fait l’objet d’une enquête après le départ d’Idrissa Seck en 2004. Les enquêteurs se sont penchés sur la gestion de ce programme et sur deux biens immobiliers de l’ancien Premier ministre, soulevant des questions d’enrichissement illicite. Cet épisode rappelle que la gestion des fonds politiques n’est pas un phénomène récent.
Les députés réclament plus de transparence
Plusieurs législateurs poussent pour un encadrement légal de ces fonds. Guy Marius Sagna, député de la majorité, a déposé dès septembre 2025 une proposition de loi visant à créer une Commission de vérification des crédits fonds politiques. Il affirme que Ousmane Sonko lui aurait demandé de patienter, préférant que la réforme soit portée par le gouvernement plutôt que par l’Assemblée. Le député a depuis soumis quatre projets de loi, dont un prévoyant une commission dédiée à l’audit de ces fonds.
Thierno Alassane Sall, ancien ministre de l’Énergie, va plus loin en qualifiant ces fonds de « vol ». Il dénonce leur absence de vote parlementaire et appelle à une distinction claire avec les crédits de renseignement présidentiel. « Ce n’est pas au Premier ministre d’en parler, c’est à nous, députés, de le faire », a-t-il lancé à l’Assemblée.
El Hadj Momar Samb, secrétaire général de la RTA-S, critique pour sa part un « opportunisme » de la majorité actuelle. Il rappelle que plusieurs responsables aujourd’hui au pouvoir ont occupé des postes clés sans soulever cette question auparavant. Tout en soutenant le principe de transparence, il plaide pour un contrôle élargi, incluant la gestion de l’ONAS, les revenus pétroliers et les indemnités des victimes de crises politiques.
Encadrer plutôt que supprimer : la position officielle
Face aux exigences de transparence, les autorités ont choisi une voie médiane. En mai 2026, le président Bassirou Diomaye Faye a justifié le maintien de ces fonds par leur rôle dans le renseignement et la solidarité sociale, estimant qu’une suppression créerait un vide face à des urgences sociales. Ousmane Sonko, quant à lui, a exclu l’idée de les supprimer mais s’est dit favorable à leur encadrement, évoquant devant les députés un montant de 1,77 milliard de francs CFA alloué à la Primature.
Cette position s’inscrit dans le cadre de la session extraordinaire ouverte depuis le 10 août 2026, où l’Assemblée examine en urgence une proposition de loi sur les crédits spéciaux et les fonds secrets, ainsi qu’un texte modifiant l’article 37 de la Constitution sur la déclaration de patrimoine du président de la République. Le débat, loin d’être clos, oppose une pratique institutionnelle ancienne à des exigences modernes de reddition des comptes.