300 blindés « Made in Burkina » : le tournant qui expose le récit de Traoré

300 blindés « Made in Burkina » : le tournant qui expose le récit de Traoré
Écouter l'article8 min

Le chiffre a claqué comme une annonce de victoire : près de 300 blindés produits en dix mois au Burkina Faso. Ibrahim Traoré l’a lancé le 21 septembre devant les lauréates du concours scientifique féminin Hakili Mousso, présentant Faso Armored comme une société entièrement burkinabè. Mais derrière cette affirmation, une source militaire de haut niveau révèle un tout autre scénario : celui d’un recyclage d’anciens Casspir sud-africains, transformés en pick-up blindés. Un tournant qui pourrait bien faire basculer le récit officiel.

Selon le capitaine, Faso Armored produit depuis novembre 2025 des véhicules destinés aux Forces de défense et de sécurité (FDS) et aux Volontaires pour la défense de la patrie (VDP). Plus de la moitié des engins seraient déjà prépositionnés pour des opérations militaires. Des prototypes auraient été testés sur la résistance aux tirs, la menace des engins explosifs improvisés et les contraintes du terrain. Pourtant, l’implantation, les installations et le fonctionnement de l’entreprise restent opaques. Quatre à cinq autres structures travailleraient dans le secteur militaire, sans plus de précisions.

L’origine des composants essentiels — châssis, moteurs, transmissions, pneumatiques, vitrages balistiques, aciers de protection — n’a jamais été dévoilée. Aucun taux d’intégration locale n’a été communiqué. Or, produire près de 300 blindés en dix mois exige un approvisionnement massif, des ateliers capables de tenir une telle cadence et une organisation industrielle structurée. Des questions qui fragilisent l’idée d’une fabrication nationale.

Une source militaire burkinabè brise le silence

Les informations recueillies auprès d’une source de haut niveau au sein de l’appareil militaire burkinabè dessinent une autre genèse du programme. Tout remonte aux opérations de maintien de la paix au Darfour, où le Burkina Faso a participé à la mission conjointe des Nations unies et de l’Union africaine, l’UNAMID. Des unités burkinabè, burundaises, sénégalaises et ougandaises avaient alors reçu des véhicules blindés fournis par des entreprises sud-africaines, grâce à des financements étrangers, comme l’a documenté le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI).

Ibrahim Traoré lui-même l’a reconnu le 21 septembre : « Quand nous étions au Darfour, les premiers blindés du Burkina, c’était des Casspir », rappelant l’origine sud-africaine de ces engins. Selon la source militaire, plusieurs Casspir utilisés par les forces burkinabè ont ensuite été immobilisés à cause de pannes. Après la prise du pouvoir par le MPSR II en septembre 2022, des techniciens venus d’un pays voisin auraient tenté de les remettre en état. Sans succès.

Une autre solution aurait alors été adoptée : prélever les éléments encore exploitables sur les Casspir hors service, récupérer certaines parties protégées, puis les adapter sur des pick-up. Ces opérations de récupération, de découpe, d’adaptation et de blindage constitueraient une partie du processus aujourd’hui présenté comme une production nationale. Transformer et protéger localement un pick-up démontre un savoir-faire technique réel, mais ne correspond pas à la fabrication complète d’un véhicule blindé, qui suppose une chaîne industrielle capable de fournir ou d’intégrer de nombreux composants.

Développé en Afrique du Sud, le Casspir appartient à la famille des véhicules protégés contre les mines. Sa garde au sol élevée et sa coque en V détournent une partie de l’énergie d’une explosion sous le véhicule et améliorent la protection de l’équipage. Robuste, décliné en plusieurs configurations, il a équipé plusieurs armées et missions internationales.

Blindés chinois et ITAOUA : les précédents qui pèsent

La controverse sur l’origine des véhicules militaires n’est pas une première au Burkina Faso. Fin 2024, des photos et vidéos de blindés avaient circulé sur les réseaux sociaux sous une présentation spectaculaire : « Made in Burkina, le blindé fabriqué au Burkina Faso ». En réalité, ces engins provenaient de Chine et appartenaient à des matériels acquis par Ouagadougou. Plusieurs véhicules du constructeur chinois Norinco avaient été identifiés. Des équipements importés s’étaient ainsi transformés, dans la communication virale, en produits de l’industrie nationale.

Quelques semaines plus tard, le « Made in Burkina » revenait avec ITAOUA. Le 21 janvier 2025, la marque dévoilait ses véhicules électriques à Ouagadougou, lors d’une cérémonie officielle en présence du ministre de l’Industrie et du Commerce, Serge Poda. Forte exposition médiatique, campagne active sur les réseaux sociaux : le lancement avait tout d’un événement national. Pourtant, les modèles ITAOUA correspondaient à des véhicules déjà développés par le constructeur chinois Dongfeng. L’ITAOUA Sahel reprenait la Dongfeng Nano Box, l’ITAOUA Native la Dongfeng Nammi Box. Une opération de rebranding, c’est-à-dire la commercialisation sous une autre marque d’un produit conçu par un tiers. Les plateformes présentées n’avaient donc pas été conçues au Burkina Faso. ITAOUA projetait d’ailleurs une unité d’assemblage dans le pays. La frontière entre conception, assemblage et commercialisation s’était effacée dans l’enthousiasme autour de la « voiture burkinabè ».

Quand la désinformation devient une machine de guerre narrative

La communication sur les blindés prend un relief particulier dans le contexte de la puissante machine à désinformation qui accompagne Ibrahim Traoré depuis son arrivée au pouvoir. Deepfakes, vidéos générées par intelligence artificielle, images détournées et histoires inventées alimentent sur les réseaux sociaux le portrait d’un dirigeant adulé dans le monde entier. Beyoncé et Rihanna chantent ses louanges dans de fausses vidéos. Barack Obama discute avec lui de l’avenir de l’Afrique. Le pape Léon XIV le félicite pour ses prétendues réussites. Rien de tout cela n’a eu lieu.

Une autre fiction, vue 4,5 millions de fois, raconte qu’une hôtesse de l’air demande à Traoré de céder son siège à un homme d’affaires français. Une vidéo affirme aussi, sans aucune preuve, qu’un de ses gardes a refusé 5 millions de dollars pour l’assassiner. La désinformation passe également par des réseaux de comptes coordonnés. Code for Africa en a identifié 165 sur Facebook autour d’une fausse information : Vladimir Poutine aurait envoyé des forces spéciales protéger Traoré contre les États-Unis. Le récit dépasse 10,9 millions de vues en dix jours. Autre méthode : changer le lieu et le sens d’une vidéo. Des images d’une manifestation antigouvernementale à Belgrade deviennent ainsi la preuve d’un rassemblement en faveur de Traoré en France, puis en Afrique du Sud.

Ces précédents éclairent d’un jour nouveau les quelque 300 blindés revendiqués par Ibrahim Traoré. Des véhicules chinois ont déjà été présentés sur les réseaux comme « Made in Burkina ». Les voitures ITAOUA proviennent de modèles Dongfeng. Faso Armored apporte aujourd’hui un nouveau symbole au récit de souveraineté technologique du régime. Un symbole que les révélations sur l’origine réelle du programme pourraient bien ébranler.

Suivre cette actualitéAbonnez-vous gratuitement via RSS
ActualitésTous les articles

Souleymane Traoré

Analyste