Réforme foncière au Gabon : l’État peut-il garantir ses titres ?

Réforme foncière au Gabon : l’État peut-il garantir ses titres ?

La réforme du régime foncier en cours au Gabon est jugée indispensable par la quasi-totalité des parties prenantes. Depuis des décennies, le pays subit un lourd héritage administratif caractérisé par des doubles enregistrements, des contentieux fréquents et une précarité juridique qui décourage aussi bien les investisseurs étrangers que les ménages cherchant à devenir propriétaires à Libreville, Port-Gentil ou Franceville. Les autorités de transition affichent l’ambition de simplifier les démarches, d’accélérer l’octroi des titres et de restaurer la confiance dans un domaine miné par la défiance.

Sur le papier, cette initiative semble louable. Elle prolonge la volonté politique de refonte institutionnelle impulsée par les nouveaux dirigeants. Cependant, une analyse détaillée du dispositif soulève une question cruciale : l’État est-il prêt à assumer pleinement la garantie qu’il annonce, ou se limite-t-il à délivrer des documents dont il écarterait d’avance toute responsabilité en cas de contestation ?

Une réforme foncière nécessaire mais déséquilibrée

Ce constat est unanime, jusqu’au sein des services administratifs gabonais. L’attribution des terrains a longtemps été marquée par une opacité savamment entretenue, avec des parcelles uniques enregistrées au nom de multiples propriétaires successifs, sans qu’aucun contrôle ne vienne briser ce cycle. Les répercussions sont quotidiennes : démolitions tardives, expropriations litigieuses, immobilisation de projets immobiliers et exode des capitaux.

Le projet de loi ambitionne d’introduire des procédures plus transparentes, de numériser le cadastre et de réduire les délais. Concrètement, il s’agit de faire du titre foncier un document juridiquement contraignant, sécurisé, sur lequel un acheteur ou un établissement bancaire puisse compter en toute confiance. L’enjeu économique est considérable pour un pays déterminé à diversifier son économie au-delà du pétrole et du manganèse, et à attirer des investissements dans l’agro-industrie, le tourisme ou l’immobilier.

La responsabilité de l’État au cœur du débat juridique

C’est sur la question de la responsabilité publique que se concentrent les reproches. Délivrer un titre de propriété revient, pour l’administration, à attester qu’une parcelle appartient bien à son détenteur et que l’État garantit cette assertion. Pourtant, nombre d’observateurs jugent que la réforme tente de faire porter le poids du contentieux sur les acquéreurs, en cas de vice caché ou de fraude antérieure.

Une telle orientation irait à l’encontre de la logique habituelle du droit foncier. Dans la majorité des pays comparables, si l’autorité publique a approuvé une mutation, elle en est responsable. Sans cela, le titre perd sa valeur de garantie pour devenir un simple document administratif, vulnérable à des contestations indéfinies. Pour les bailleurs de fonds internationaux et les banques locales, cette subtilité est capitale : elle détermine la possibilité d’utiliser le foncier comme garantie dans les opérations de crédit.

Un signal contradictoire pour les investisseurs

L’attrait du Gabon pour les investissements directs étrangers repose en partie sur la clarté de son environnement juridique. La Banque mondiale, dans ses analyses répétées du climat des affaires, a souvent désigné le foncier comme l’un des principaux obstacles en Afrique centrale. Une réforme qui rendrait les procédures plus claires sans accroître la garantie publique adresserait donc un message équivoque aux acteurs économiques.

La situation invite à la comparaison avec d’autres expériences africaines. Le Rwanda, après avoir achevé la numérisation complète de son cadastre et assumé la responsabilité administrative des titres émis, a connu une hausse de la valeur des terrains urbains et un accès facilité au crédit hypothécaire. La Côte d’Ivoire, en revanche, rencontre toujours des difficultés à stabiliser un dispositif foncier rural cohérent, faute d’avoir résolu explicitement la question de la responsabilité de l’État.

Pour le Gabon, la fenêtre politique ouverte par la transition constitue une occasion unique de construire un cadre juridique robuste. Encore faut-il que l’État accepte d’en assumer le coût institutionnel, en endossant les conséquences des décisions prises en son nom. À défaut, le risque est grand de voir cette réforme s’ajouter à la longue liste des textes ambitieux dont l’application a échoué en raison de non-dits initiaux. Le projet en l’état laisse planer cette ambiguïté, comparée par certains à une attitude de Ponce Pilate administratif.

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