Recensement Cameroun : société civile et dysfonctionnements en débat
Le quatrième recensement au Cameroun, initialement prévu pour s’achever fin mai, a été prolongé de deux mois par un décret gouvernemental. Cette décision, loin de calmer les esprits, a exacerbé les critiques de la société civile, qui dénonce une organisation défaillante pour un exercice pourtant essentiel à la planification des politiques publiques. Les dysfonctionnements logistiques et financiers ont jeté une ombre sur la crédibilité de l’opération.
Philippe Nanga, coordonnateur de l’ONG Un Monde Avenir, n’a pas hésité à qualifier la situation de « cacophonie générale ». Il souligne un exemple frappant : à Douala, des agents recenseurs ont abandonné leur mission après seulement dix jours, faute de percevoir leur salaire. Ce manque de moyens financiers reflète une faille structurelle dans la gestion des ressources humaines mobilisées pour ce chantier national.
Un outil stratégique sous pression
Le recensement représente pour tout État une brique fondamentale de l’action publique. Il influence le découpage électoral, l’allocation des budgets aux collectivités locales, l’implantation des infrastructures sanitaires et éducatives, ainsi que la fiabilité des projections économiques. Le Cameroun, dont le dernier dénombrement remonte à 2005, souffre d’un manque criant de données démographiques actualisées. La quatrième édition de ce recensement devait combler ce retard, mais les défis rencontrés en ont compromis la réussite.
La prolongation de deux mois illustre l’ampleur des obstacles : couverture incomplète des zones rurales, retards dans la livraison du matériel, formations insuffisantes pour les enquêteurs. Ces dysfonctionnements rappellent ceux du précédent recensement, reporté à plusieurs reprises avant que ses résultats ne soient publiés en 2010. Deux décennies plus tard, le pays peine toujours à mener à bien des opérations statistiques rigoureuses et dans les délais impartis.
La vigilance des acteurs indépendants
Philippe Nanga incarne la voix de la société civile camerounaise, qui scrute avec attention les processus institutionnels lourds. Son intervention publique ne vise pas à saboter l’opération, mais à exiger une transparence absolue sur sa conduite. La question centrale reste : les résultats obtenus dans ces conditions seront-ils fiables et acceptés par tous ? Dans un contexte où les chiffres officiels, qu’ils concernent la démographie ou les élections, sont souvent contestés, cette inquiétude est légitime.
La prolongation accordée par le gouvernement offre une marge de manœuvre, mais son efficacité dépendra des moyens financiers alloués. Les observateurs indépendants craignent qu’un recensement bâclé ne produise qu’une image partielle et biaisée de la population camerounaise. Les partenaires internationaux, comme la Banque mondiale ou l’UNFPA, suivent de près la rigueur méthodologique de ces exercices, souvent accompagnés sur le continent africain.
Un défi partagé en Afrique francophone
Au-delà du cas camerounais, cette situation met en lumière un enjeu commun à plusieurs pays d’Afrique francophone : organiser des recensements exhaustifs dans des contextes économiques difficiles, avec des territoires reculés et des défis sécuritaires. Les contraintes budgétaires, l’accès limité à certaines zones et les tensions locales compliquent la tâche des États. Le Cameroun, avec son précédent recensement reporté à plusieurs reprises, illustre cette difficulté récurrente.
La sortie de Philippe Nanga pourrait peser dans le débat public à mesure que le nouveau délai s’écoule. Les autorités camerounaises sont désormais sous le feu des projecteurs : elles doivent garantir la transparence du processus, régulariser les salaires des agents de terrain et publier des indicateurs intermédiaires. Sans ces garanties, le quatrième recensement risque de marquer l’histoire administrative du pays, non par ses réussites, mais par ses échecs organisationnels.