Parlement de l’AES : une construction institutionnelle face à l’absence de légitimité démocratique
À Niamey, la naissance du Parlement de l’Alliance des États du Sahel (AES) marque un tournant symbolique. En installant cette nouvelle institution, le Burkina Faso, le Mali et le Niger officialisent leur volonté d’intégration régionale, tout en soulevant une interrogation majeure : comment bâtir un projet politique crédible sans ancrage démocratique ni mandat populaire ?
Les quarante-cinq députés, répartis à parts égales entre les trois pays, ont déjà adopté leur règlement intérieur et formé trois commissions dédiées à la sécurité, aux affaires étrangères et au développement. L’inauguration de ce Parlement confédéral s’inscrit dans une logique de souveraineté retrouvée, après le retrait de ces États de la CEDEAO. Pourtant, derrière les discours et les cérémonies, une question persiste : ces représentants parlent-ils au nom des citoyens ?
Une architecture institutionnelle calquée sur celle de la CEDEAO
Le paradoxe est frappant. L’AES, qui critique la CEDEAO pour son manque de proximité avec les peuples, reproduit son modèle organisationnel. Comme son aînée, elle mise sur une structure confédérale, des organes communs et désormais un Parlement régional. La différence réside moins dans la forme que dans la légitimité de ses membres.
La CEDEAO, avec ses 115 sièges, prévoit une élection de ses parlementaires au suffrage universel direct, bien que, dans les faits, une partie d’entre eux soit désignée par les assemblées nationales des États membres. L’AES, elle, compte 15 députés par pays, désignés selon des modalités opaques. Si le principe d’intégration est similaire, le fond soulève des doutes sur la représentativité de l’institution.
Des transitions militaires qui remettent en cause la légitimité
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont dirigés par des juntes militaires issues de coups d’État récents. Depuis 2020 au Mali, 2022 au Burkina Faso et 2023 au Niger, ces pouvoirs transitoires ont repoussé sine die les échéances électorales, restreignant toujours davantage l’espace politique.
Au Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré a explicitement écarté l’idée d’un retour à la démocratie, la jugeant inadaptée au contexte national. Les partis politiques y ont été dissous, et les libertés fondamentales réduites. Au Mali, la junte a maintenu son emprise sur les institutions après avoir annulé les élections prévues en 2024. Quant au Niger, la transition militaire s’est prolongée malgré les engagements initiaux de restauration de l’ordre constitutionnel.
Dans ces conditions, comment un Parlement peut-il prétendre incarner la voix des populations alors que celles-ci n’ont aucun moyen de choisir leurs dirigeants ?
Une souveraineté qui oublie le citoyen
L’AES place la souveraineté au cœur de son discours, mais celle-ci semble se limiter à une indépendance vis-à-vis des puissances étrangères. Pourtant, la souveraineté véritable devrait aussi garantir les droits des citoyens face à leur propre État.
Comment parler de souveraineté lorsque les partis politiques sont interdits, lorsque la presse est muselée et lorsque les opposants sont réduits au silence ? Comment une Confédération peut-elle prétendre servir les peuples si ces derniers n’ont aucune voix dans son fonctionnement ?
Les défis sahéliens sont immenses : insécurité endémique, pauvreté généralisée, déplacements massifs de populations et effondrement des services publics. Dans ce contexte, une construction institutionnelle, aussi ambitieuse soit-elle, ne peut se substituer aux besoins concrets des citoyens. Un Parlement ne nourrit pas une famille, une commission ne remplace pas une école, et un règlement intérieur ne guérit pas une maladie.
L’AES : une alternative ou un miroir de la CEDEAO ?
L’AES s’est construite en opposition à la CEDEAO, accusée de servir des intérêts étrangers au détriment des peuples sahéliens. Pourtant, en reprenant ses mécanismes institutionnels tout en affaiblissant les garde-fous démocratiques, elle risque de devenir une pâle copie de l’organisation qu’elle critique.
Pourquoi ne pas imaginer un Parlement élu directement par les citoyens ? Pourquoi ne pas inscrire dans les textes une protection renforcée des libertés publiques ? Pourquoi ne pas garantir le multipartisme, l’indépendance de la justice et l’alternance au pouvoir ?
Ces questions restent sans réponse. Au lieu d’une révolution démocratique, l’AES semble s’orienter vers une démocratie de façade, où les symboles l’emportent sur le fond.
Le Togo : un acteur à surveiller dans l’équation régionale
Bien que le Togo ne fasse pas partie de l’AES, son évolution politique récente mérite une attention particulière. Depuis 2024, le pays a basculé vers un régime parlementaire, où le président du Conseil des ministres concentre l’essentiel du pouvoir exécutif. Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005, a pris cette fonction en mai 2025, prolongeant ainsi son influence malgré les critiques de l’opposition.
Les tensions se sont cristallisées en juin 2025, lorsque des manifestations contre la réforme constitutionnelle ont été réprimées dans le sang. Des restrictions sur les réseaux sociaux et des arrestations de journalistes ont été signalées. En juillet 2026, des Togolais réclamaient le retour à l’ancienne Constitution, dénonçant une concentration excessive du pouvoir.
L’arrestation de journalistes étrangers a également ravivé les inquiétudes sur la liberté de la presse, dans un pays où les médias internationaux comme RFI et France 24 sont déjà interdits depuis 2025.
Le Togo, loin d’être un simple spectateur, s’inscrit désormais dans la recomposition politique ouest-africaine, avec un modèle qui interroge sur l’équilibre entre stabilité et démocratie.
L’avenir de l’AES : entre intégration et défis démocratiques
Le Parlement de l’AES est peut-être historique, mais son véritable succès dépendra de sa capacité à incarner une alternative crédible. Une intégration régionale ne peut se contenter de structures administratives : elle doit reposer sur la participation active des citoyens, la transparence et le respect des droits fondamentaux.
L’AES a le choix entre deux chemins. Elle peut devenir une Confédération fondée sur la souveraineté populaire, où les dirigeants rendent des comptes à leurs peuples. Ou bien elle peut se transformer en une machine institutionnelle au service des juntes, justifiant leur maintien au pouvoir au nom de la lutte contre l’insécurité et de l’indépendance nationale.
La balle est désormais dans le camp des dirigeants sahéliens. Mais, au final, ce sont les peuples du Sahel qui jugeront.