Mausolée de Sankara : les répercussions durables d’une mémoire sous tension
Une inauguration grandiose aux effets contrastés
Le 17 mai 2025, à Ouagadougou, sur le site de l’ancien Conseil de l’Entente, le Burkina Faso a procédé à l’inauguration officielle du mausolée dédié à Thomas Sankara et à ses douze compagnons. La cérémonie, placée sous le haut patronage du capitaine Ibrahim Traoré et conduite par le Premier ministre Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo, a rassemblé plusieurs chefs de gouvernement, dont Ousmane Sonko du Sénégal et Allah-Maye Halina du Tchad, ainsi que des représentants de l’Alliance des États du Sahel et de nombreuses personnalités panafricaines. Vingt-et-un coups de canon ont marqué l’événement, dont l’architecture en forme d’œil, signée Francis Kéré, et les discours solennels ont été pensés pour lui conférer une portée internationale.
Cette mise en scène a des conséquences directes : elle inscrit la mémoire de Sankara dans un récit officiel, avec des effets sur la manière dont l’histoire nationale est transmise et sur la place accordée aux différents acteurs de cette mémoire.
Une distinction qui fait réagir
C’est dans ce cadre que Nathalie Yamb a été élevée au titre de Chevalier de l’Ordre de l’Étalon, une reconnaissance remise par les autorités burkinabè. Cette distinction, présentée comme un hommage au militantisme panafricain contemporain, n’a pas manqué de susciter des interrogations sur les critères qui président à la célébration de l’héritage sankariste.
Ni Nathalie Yamb ni les autres personnalités présentes n’ont évoqué Mariam Sankara. Aucune allusion n’a été faite à la veuve, aux enfants ou à la famille. Cette omission s’ajoute à l’absence physique de la famille, déjà constatée lors de la réinhumation des restes en février 2023.
Une absence lourde de conséquences
L’absence de Mariam Sankara lors de ces cérémonies officielles n’est pas un simple détail protocolaire. Elle interroge la place réservée à ceux qui ont porté la mémoire de Thomas Sankara dans des conditions souvent périlleuses. Pendant plus de trois décennies, Mariam Sankara a été la gardienne d’un héritage que l’État burkinabè tente aujourd’hui d’institutionnaliser.
Cette situation crée une fracture symbolique entre la mémoire officielle, portée par les institutions, et la mémoire familiale, portée par ceux qui ont vécu l’assassinat et ses suites. Les répercussions sont multiples : elles touchent à la reconnaissance des victimes, à la légitimité des récits historiques et à la confiance des citoyens dans les institutions.
À qui appartient la mémoire de Sankara ?
La question de la propriété de la mémoire de Thomas Sankara est au cœur des tensions actuelles. Trois acteurs principaux se disputent cet héritage : la famille, qui a enduré les conséquences personnelles de l’assassinat et de l’exil ; l’État burkinabè, qui souhaite ériger ce souvenir en patrimoine national ; et une génération de militants panafricanistes qui voit en Sankara un précurseur de leurs combats.
Cette concurrence mémorielle a des conséquences concrètes sur la manière dont l’histoire est écrite et enseignée, mais aussi sur la reconnaissance due aux proches des victimes. Elle pose la question de savoir si une mémoire peut être véritablement apaisée lorsqu’elle est confisquée à ceux qui l’ont portée dans l’épreuve.
De la victimisation à l’icône : les étapes d’une transformation
Sous la présidence de Blaise Compaoré, Mariam Sankara a été contrainte à l’exil, résidant plus de vingt ans à Montpellier. Son statut de veuve d’ancien président n’a jamais été reconnu, et toute évocation de Sankara relevait de la résistance. Ce n’est qu’après la chute de Compaoré en 2014 qu’elle a pu rentrer au Burkina Faso, permettant l’ouverture du procès des assassins présumés en 2021.
Durant ces années, Mariam Sankara n’a cessé de porter la mémoire de son mari et de rechercher vérité et justice. Son combat s’est inscrit dans une quête de reconnaissance qui dépasse la simple commémoration.
L’accélération sous Roch Marc Christian Kaboré
Sous la présidence de Roch Marc Christian Kaboré, la réhabilitation officielle de Sankara s’est accélérée avec le lancement du projet de mémorial. Toutefois, ce processus s’est déroulé dans un contexte politique où le pouvoir cherchait aussi à séduire l’électorat nostalgique de Compaoré, allant jusqu’à évoquer un possible retour de l’ancien président. Sankara devenait alors un symbole manipulable selon les besoins conjoncturels.
Le projet du Mémorial ne naît pas avec Ibrahim Traoré. Le Comité international du Mémorial Thomas Sankara rappelle que le projet avait été officiellement lancé dès le 2 octobre 2016. Il a donc traversé plusieurs séquences politiques avant d’aboutir au mausolée inauguré en 2025. Cette précision est essentielle : l’histoire du mémorial ne peut être réécrite comme une œuvre née avec le régime actuel. Elle résulte d’un processus long, porté par des acteurs de la société civile et différents gouvernements.
La doctrine d’État sous Ibrahim Traoré
Sous Ibrahim Traoré, le mémorial est devenu mausolée. La récupération de la figure sankariste s’est transformée en doctrine d’État. Le nom de Sankara a servi à légitimer un pouvoir issu d’un coup de force, avant d’être progressivement mis à distance une fois le pouvoir consolidé. Le glissement est visible : d’abord se réclamer de Sankara, puis demander qu’on arrête de le comparer à lui.
Le vocabulaire a lui aussi évolué. Sankara n’est plus seulement un ancien président assassiné ou le père de la révolution de 1983 ; il est devenu une référence officielle, un héros national, un élément central du récit politique et historique du Burkina contemporain. Le mausolée est présenté par ses promoteurs comme un instrument de sauvegarde et de promotion de son héritage politique. Autrement dit, la mémoire n’est plus seulement conservée : elle est organisée, scénarisée et institutionnalisée.
Les conséquences pour la famille Sankara
La famille Sankara n’a jamais validé la mise en scène de 2023, ni celle de 2025. Dès février 2023, elle avait déclaré se sentir « écrasée par la force de la puissance publique ». Elle avait refusé que les restes de Thomas Sankara soient inhumés sur le lieu même de son assassinat, estimant que cet endroit, trop chargé, ne pouvait être un lieu d’apaisement. Elle avait demandé un espace qui rassemble plutôt qu’il ne divise. L’État a passé outre.
Dans sa déclaration du 16 février 2023, Mariam Sankara, ses deux fils et les frères et sœurs de Thomas Sankara avaient proposé plusieurs alternatives : le cimetière de Dagnoën, le Jardin de l’Amitié ou le Jardin Yennenga. Ils demandaient surtout que le lieu du meurtre reste un espace historique préservé et non devienne nécessairement le lieu de sépulture. La famille expliquait alors que ses tentatives pour parvenir à un compromis étaient restées sans réponse et demandait au président de la Transition de suspendre la décision.
Malgré cette opposition, la réinhumation a eu lieu le 23 février 2023 sur le site du Mémorial. L’absence de Mariam Sankara à la cérémonie a été relevée. Ce détail crée une fracture symbolique qui perdure : l’État organise la mémoire publique de Thomas Sankara, tandis que sa famille conteste une partie des modalités selon lesquelles cette mémoire est mise en scène.
Un paradoxe au nom du panafricanisme
Qu’on veuille se servir de Sankara pour asseoir une légitimité, ou qu’on veuille l’étouffer pour effacer un contre-modèle gênant, le résultat pour sa famille a toujours été le même : elle est écartée des décisions qui la concernent le plus directement, pendant que l’on fétichise la figure du mari mort.
Il y a là une ironie historique difficile à ignorer. Thomas Sankara avait construit une partie de son discours politique autour de la souveraineté, de la dignité et du refus des rapports de domination. Or, sur la question de sa propre mémoire, la famille dit avoir été confrontée à une décision de la puissance publique qu’elle n’avait pas souhaitée.
Le paradoxe est encore plus saisissant lorsque cette mémoire est désormais mobilisée au nom du panafricanisme. Des responsables politiques, des militants, des intellectuels et des personnalités venues de plusieurs pays revendiquent l’héritage de Sankara. Mais la question demeure : peut-on se réclamer de son héritage sans entendre la voix de sa veuve et de ses enfants lorsqu’ils contestent la manière dont cet héritage est institutionnalisé ?
Le panafricanisme ne devrait pas être seulement une succession de discours, de symboles et de cérémonies. Il devrait aussi interroger la manière dont les individus, les familles et les communautés concernées sont associés aux décisions prises au nom de leur mémoire. Car le risque, à force de transformer Sankara en icône continentale, est de faire disparaître l’homme réel derrière le personnage historique. L’époux disparaît derrière le révolutionnaire. Le père disparaît derrière le héros national. L’homme assassiné disparaît derrière le symbole panafricain. Et avec lui disparaît progressivement celle qui fut sa compagne, la mère de ses enfants et l’une des principales gardiennes de sa mémoire pendant les années où son nom était encore politiquement dangereux.
Quelles perspectives pour une mémoire apaisée ?
Sankara sert, tant qu’il est utile. Sa famille, elle, continue d’en payer le prix. La question n’est donc plus seulement de savoir comment le Burkina Faso honore Thomas Sankara. Elle est de savoir si, en transformant Sankara en patrimoine d’État et en icône panafricaine, le pays accepte encore d’entendre ceux qui ont vécu son histoire avant qu’elle ne devienne un récit officiel.
Car une mémoire véritablement apaisée ne se mesure pas au nombre de monuments construits, aux coups de canon tirés ou à la liste des personnalités présentes à une cérémonie. Elle se mesure aussi à la capacité d’un État à écouter ceux dont la douleur précède les cérémonies. Et, sur ce terrain, le dossier Sankara reste loin d’être refermé.