Mali : pourquoi la lutte contre le terrorisme passe par la légitimité de l’état

Mali : pourquoi la lutte contre le terrorisme passe par la légitimité de l’état
Un motard devant un monument rendant hommage à l’armée malienne à Bamako

La dégradation accélérée de la situation sécuritaire au Mali révèle une réalité plus profonde que les seuls affrontements armés. Les offensives répétées des groupes jihadistes et les dynamiques séparatistes dans le nord du pays exercent une pression sans précédent sur l’État malien. Pourtant, au-delà de cette menace visible, une transformation majeure s’opère, moins médiatisée mais bien plus déterminante : l’évolution du cœur du conflit. La crise malienne ne se limite désormais plus à une simple confrontation militaire.

Depuis plus de dix ans, la réponse à cette crise a été majoritairement militaire. Les opérations menées par les forces nationales, soutenues par divers partenaires, visaient avant tout à stabiliser le pays par la force. Si cette stratégie a permis de limiter certaines menaces à court terme, elle n’a pas produit les résultats structurels escomptés.

Un pouvoir étatique fragilisé par l’absence de légitimité locale

L’hypothèse selon laquelle la restauration de la sécurité précéderait automatiquement le retour de l’État s’est révélée illusoire. L’expérience malienne démontre le contraire : un pays peut conserver une capacité militaire tout en perdant progressivement son emprise politique, sociale et symbolique sur son territoire.

Dans de vastes zones du centre et du nord du Mali, l’État n’a pas simplement reculé. Il a été remplacé. Des groupes armés, qu’ils soient jihadistes ou non, ont progressivement établi de nouvelles formes d’autorité. Ces acteurs assurent désormais, à des degrés divers, des fonctions essentielles : protection des populations, résolution des conflits, régulation économique et encadrement social.

Cette recomposition du pouvoir ne repose pas uniquement sur la force. Elle s’inscrit dans un contexte de rupture entre l’État central et une partie de la population. L’absence de services publics, la faiblesse des structures administratives et la perception d’un pouvoir éloigné ont laissé un vide que d’autres acteurs ont su combler. En politique, un vide n’existe pas : il est toujours occupé par quelqu’un.

La légitimité, nouveau champ de bataille du conflit malien

La crise malienne est entrée dans une phase où l’enjeu ne se limite plus à la dimension militaire, bien qu’elle reste indispensable. La véritable confrontation se situe ailleurs : dans la capacité à générer de la légitimité.

Quels acteurs protègent effectivement les populations ? Qui rend une justice perçue comme juste ? Qui incarne une autorité crédible et prévisible ? Ces questions déterminent désormais les choix des communautés locales. Dans ce contexte, la supériorité militaire ne garantit plus la victoire. Elle peut même s’avérer inefficace à long terme si elle ne s’accompagne pas d’une reconquête politique et sociale.

Vers une stratégie intégrée : sécurité, politique et société

Pour sortir de l’impasse actuelle, une refonte profonde de la stratégie est nécessaire. Il ne s’agit plus seulement de reprendre des zones ou de neutraliser des groupes armés. L’objectif est de reconstruire une présence étatique capable de s’ancrer durablement dans les territoires. Cela demande une approche globale, combinant les dimensions sécuritaires, politiques et sociales. L’État doit redevenir visible, non pas uniquement par sa force, mais par son utilité concrète.

Cette reconstruction passe par plusieurs leviers :

  • Le rétablissement effectif des fonctions régaliennes au plus près des populations ;
  • Le réinvestissement des territoires à travers des dispositifs administratifs et sociaux crédibles ;
  • La reconstruction de la confiance entre les institutions et les citoyens ;
  • La reprise en main du récit et des perceptions locales.

En d’autres termes, l’enjeu n’est pas seulement de rétablir l’autorité de l’État, mais de la rendre à nouveau légitime aux yeux de ceux qu’elle est censée servir.

Le Mali illustre une tendance plus large observable au Sahel. Dans cette région, la compétition entre acteurs ne se limite plus à une confrontation armée. Elle s’inscrit désormais dans une lutte plus vaste pour l’organisation des sociétés, le contrôle des territoires et l’influence sur les populations. Ce basculement oblige à repenser les catégories traditionnelles de la guerre et de la stabilisation. La puissance ne se mesure plus uniquement à la capacité de contraindre, mais à la faculté de structurer un ordre accepté.

Une équation complexe et des pistes encore incertaines

La crise malienne est entrée dans une phase où la question centrale n’est plus seulement celle du contrôle des sols, mais celle de la reconstruction de l’autorité politique et sociale de l’État. La véritable bataille ne se joue plus uniquement sur les fronts militaires. Elle se gagne dans la capacité à redevenir légitime, utile et reconnu par les populations.

Cette perspective reste particulièrement ardue dans un contexte marqué par l’affaiblissement des partis politiques, l’exil ou la marginalisation de nombreuses figures civiles, et la prédominance des logiques sécuritaires. La question n’est plus seulement de savoir comment reprendre le contrôle du territoire, mais dans quelles conditions un espace politique crédible pourra être recréé pour accompagner la reconstruction nationale et restaurer une légitimité partagée.

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