Le Niger à la merci de l’étranger : pourquoi les raffineries ne suffisent plus à ses besoins en essence ?

Le Niger à la merci de l’étranger : pourquoi les raffineries ne suffisent plus à ses besoins en essence ?
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Depuis quelques mois, un spectacle bien étrange se joue à l’aéroport d’Agadez. Sous les applaudissements des responsables politiques et des médias, des dizaines de camions-citernes algériens déchargent leur précieux contenu dans les réservoirs de la SONIDEP, la société nationale nigérienne de distribution d’hydrocarbures. Cette scène, présentée comme une victoire diplomatique, masque une réalité bien moins flatteuse : celle d’un pays producteur de pétrole qui peine à sécuriser l’essence de ses propres stations-service.

Comment le Niger, doté d’une raffinerie en activité à Zinder et capable de produire des millions de litres de supercarburant chaque année, en est-il arrivé à dépendre de convois étrangers pour alimenter son marché intérieur ? Derrière les cérémonies protocolaires et les discours officiels, une question cruciale s’impose : cette dépendance est-elle une conséquence inévitable ou le symptôme d’une gestion désastreuse de ses ressources énergétiques ?

Une production record qui ne suffit plus à couvrir les besoins nationaux

Les chiffres de la Société de Raffinage de Zinder (SORAZ) parlent d’eux-mêmes. En 2023, la raffinerie a produit 365,95 millions de litres de supercarburant, avec un excédent de 37,69 millions de litres exporté vers l’étranger. Pourtant, dès 2024, cette dynamique s’inverse brutalement. La production chute légèrement à 345,34 millions de litres, mais cette fois, l’intégralité de la production est livrée à la SONIDEP.

L’année 2025 confirme cette tendance inquiétante. En seulement deux mois, la SORAZ produit 56,88 millions de litres, tous destinés au marché local. L’excédent exportable, autrefois symbole de prospérité pétrolière, a tout bonnement disparu des radars statistiques.

Officiellement, la SORAZ justifie cette orientation en expliquant que l’essence et le GPL sont désormais prioritairement réservés au marché nigérien, tandis que le gasoil continue d’être exporté. Pourtant, cette stratégie soulève une problématique majeure : où sont passées les réserves stratégiques destinées à absorber les pics de demande ou les crises d’approvisionnement ?

Des stocks stratégiques sacrifiés pour des besoins immédiats

Des rumeurs persistantes dans le milieu pétrolier nigérien évoquent des ventes de stocks à des tarifs préférentiels afin de renflouer les caisses de la SONIDEP, déjà lourdement endettée. Une autre hypothèse, tout aussi alarmante, suggère que les réserves destinées à la maintenance de la raffinerie de Zinder auraient été mobilisées pour compenser des difficultés financières structurelles.

Ces pratiques, si elles sont avérées, pourraient avoir des conséquences désastreuses. Une raffinerie ne peut fonctionner durablement sans une planification rigoureuse de ses périodes d’entretien. De même, un pays ne peut prétendre à une quelconque souveraineté énergétique s’il épuise ses stocks de précaution sans mécanisme clair de reconstitution. La question est simple : ces réserves ont-elles été bradées pour répondre à une urgence ponctuelle ou pour masquer des carences budgétaires chroniques ?

Une dette abyssale qui étouffe la SONIDEP

Au cœur du problème, la situation financière de la SONIDEP apparaît de plus en plus préoccupante. D’après des estimations relayées dans les milieux spécialisés, la dette de l’entreprise publique dépasserait les 418 milliards de FCFA. Un montant colossal qui interroge : comment une société chargée de réceptionner et de distribuer des centaines de millions de litres de carburant peut-elle accumuler une telle somme ?

Plusieurs zones d’ombre persistent : les ventes de carburant sont-elles intégralement recouvrées ? Les créances auprès des distributeurs et des clients sont-elles bien gérées ? Quels montants sont réellement reversés aux caisses de l’entreprise ? Sans réponses claires et documentées, l’opacité qui entoure ces chiffres aggrave le malaise des citoyens.

Face à cette crise financière, le gouvernement a fini par réagir en interdisant, en octobre 2026, l’exportation de supercarburant et de gasoil au profit exclusif du marché intérieur. Une mesure d’urgence qui illustre l’ampleur des déséquilibres, mais qui ne saurait à elle seule résoudre les problèmes structurels du secteur.

Le Nigeria, un partenaire historique en voie de disparition

Pour comprendre cette crise, il faut remonter à une réalité moins souvent évoquée : la disparition progressive des circuits informels d’approvisionnement en provenance du Nigeria. Pendant des années, une partie significative du carburant consommé au Niger provenait de trafics transfrontaliers, alimentés par les subventions nigérianes. Pourtant, la suppression de ces aides et le renforcement des contrôles aux frontières ont rendu ces entrées frauduleuses non compétitives.

Un responsable commercial de la SONIDEP a confirmé ce changement en mars 2025 : la société ne recevait plus, chaque jour, que 25 citernes de supercarburant de la SORAZ, alors que la demande nationale était estimée à 50 citernes. La contraction des approvisionnements informels a donc mis en lumière l’insuffisance des capacités de production et de stockage locales.

Pourtant, cette situation n’est pas une fatalité. Pourquoi les autorités n’ont-elles pas anticipé ce choc d’offre ? Pourquoi les infrastructures de stockage et les mécanismes d’importation n’ont-ils pas été renforcés à temps ?

Le paradoxe malien : exporter quand ses propres réservoirs se vident

L’épisode de novembre 2025 ajoute une dimension politique et morale à cette crise. Dans un contexte de tensions sécuritaires extrêmes, le Mali subissait un blocus énergétique imposé par les groupes armés du JNIM. En réponse, le Niger a organisé le transport de 82 citernes de carburant vers Bamako, une opération qualifiée de solidarité régionale.

Cependant, cette initiative s’est accompagnée de sanctions sévères contre les transporteurs nigériens ayant refusé de participer : quatorze entreprises ont vu leur licence suspendue, tandis que dix-neuf chauffeurs ont perdu leur permis de conduire. Une mesure radicale qui pose une question légitime : quelle était la situation réelle des stocks nigériens au moment où le pays s’engageait dans cette opération de soutien au Mali ?

Les images d’une réception solennelle des camions algériens à Agadez contrastent douloureusement avec le sort réservé aux transporteurs nationaux mobilisés vers le Mali. Deux épisodes qui illustrent une même problématique : celle d’une stratégie nationale d’approvisionnement énergétique floue et désorganisée.

L’Algérie, solution d’urgence ou aveu d’échec ?

Le partenariat avec l’Algérie, voisin géographique et partenaire historique, ne peut être réduit à une simple transaction commerciale. Avec des capacités de raffinage importantes et une proximité géographique indéniable, Alger représente un allié de premier plan pour Niamey. Pourtant, l’arrivée de 53 camions-citernes en novembre 2026 ne doit pas être célébrée comme une victoire, mais analysée comme un symptôme des faiblesses structurelles du secteur pétrolier nigérien.

Cette dépendance accrue aux importations soulève plusieurs interrogations : à quelles conditions financières cet approvisionnement a-t-il été négocié ? Quel impact aura cette opération sur les finances de la SONIDEP ? Et surtout, comment s’assurer que cette solution ne devient pas une habitude, reléguant définitivement au second plan les efforts pour restaurer une autonomie énergétique durable ?

Vers une souveraineté énergétique perdue ?

Le Niger n’est pas un pays démuni en ressources pétrolières. Sa raffinerie de Zinder, ses réserves prouvées et son expérience dans le commerce des hydrocarbures devraient lui permettre de garantir un approvisionnement stable et maîtrisé. Pourtant, en 2026, ses autorités doivent recourir à l’étranger pour éviter des pénuries dans les stations-service, signe d’une gestion calamiteuse et d’un manque criant de vision stratégique.

La souveraineté énergétique ne se résume pas à la possession de ressources naturelles. Elle exige une planification rigoureuse, des stocks de précaution, une transparence financière sans faille et une volonté politique inébranlable de protéger les intérêts des citoyens. Or, aujourd’hui, le spectacle des citernes algériennes accueillies sous les applaudissements symbolise l’échec de cette ambition.

Les citoyens nigériens méritent des réponses. Une enquête indépendante doit être menée sur l’ensemble de la chaîne pétrolière : de la production à Zinder jusqu’à la distribution dans les stations-service, en passant par les exportations, les importations et les circuits financiers.

Il est temps de mettre fin au paradoxe nigérien : produire du pétrole sans pouvoir en assurer l’approvisionnement, raffiner des millions de litres sans pouvoir en disposer, et compter sur des partenaires étrangers pour éviter les coupures dans les pompes à essence.

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Fatoumata Diarra

Journaliste