Le Mali face à l’urgence : peut-on encore sauver son armée des dérives internes ?

Le Mali face à l’urgence : peut-on encore sauver son armée des dérives internes ?
Écouter l'article4 min

Alors que Bamako clame haut et fort ses succès dans la reconquête des zones occupées et vante la montée en puissance des Forces armées maliennes (FAMa), un procès historique s’ouvre à Sévaré, dans la région de Mopti. Avec 72 prévenus, majoritairement des militaires, et 43 affaires graves à l’ordre du jour — trafic illicite d’armes, désertions ou crimes contre des civils —, cette session exceptionnelle du Tribunal militaire révèle une institution minée par des dysfonctionnements profonds. Une question lancinante émerge : comment une armée peut-elle espérer vaincre si elle nourrit, par ses propres failles, les rangs de l’adversaire ?

Armes détournées : quand l’État malien arme malgré lui les jihadistes

Parmi les dossiers les plus accablants, ceux liés à la mauvaise gestion des stocks militaires occupent une place centrale. Près de 50 % des affaires concernent des vols, des détournements ou des trafics d’armes et de munitions. Derrière ces termes administrative se cache une réalité terrifiante : une partie de l’arsenal public, financé par le contribuable malien, finit par équiper le JNIM et l’EIGS. Dans les régions du Centre et du Nord, des armes disparues des dépôts — par négligence, corruption ou complicité — se retrouvent entre les mains des groupes terroristes. Un comble : des soldats maliens tombent parfois sous les balles de fusils achetés avec l’argent de l’État.

Désertions et violences : les signes d’une armée en perdition

Autre symptôme alarmant de la désintégration morale au sein des FAMa : la recrudescence des désertions. Classées comme la deuxième infraction la plus répandue par le parquet, ces abandons de poste illustrent un épuisement extrême des troupes. Malgré les promesses de réintégration et les menaces de sanctions, le phénomène prend de l’ampleur, réduisant la capacité opérationnelle de l’armée et affaiblissant la défense nationale.

Mais les désertions ne sont pas le seul fléau. Le tribunal doit également examiner des accusations de tortures, de meurtres, d’enlèvements et de violences sexuelles perpétrées par des militaires contre des civils. Ces exactions, régulièrement dénoncées par des organisations de défense des droits de l’homme, ont des conséquences dramatiques. Elles éloignent les populations locales — privant ainsi l’armée d’un soutien crucial en renseignement — et fournissent aux groupes terroristes un argument de poids pour leur propagande et leur recrutement.

Justice militaire : entre inefficacité et perte de confiance

Présenté comme une preuve de transparence, le procès de Sévaré met en lumière les défauts structurels de la justice militaire malienne. Les audiences, espacées et souvent reportées, pâtissent de l’insécurité chronique, du manque de juges et des distances à parcourir. Résultat : des détentions provisoires qui s’éternisent, avec des prévenus incarcérés pendant des années sans jugement. Une situation qui mine la crédibilité de l’institution et renforce le sentiment d’impunité parmi les rangs.

Colonel Assimi Goïta face à un choix cornélien : réformer ou sombrer

Pour les dirigeants maliens, ce procès ne saurait être une simple manœuvre cosmétique. Il constitue un signal d’alarme sans précédent : aucune avancée stratégique n’est envisageable si l’armée tolère que ses ressources alimentent l’ennemi, si la discipline se désagrège et si la justice fonctionne à un rythme d’escargot. Avant de solliciter la confiance des Maliens, l’institution militaire se doit de se réformer en profondeur — combler les failles qui sapent sa légitimité et son efficacité.

À défaut, la crise actuelle pourrait bien sceller le sort d’une armée devenue son propre pire ennemi.

Flux de la rubriqueSuivez nos publications en direct dans votre application de lecture RSS
ActualitésTous les articles

Fatoumata Diarra

Journaliste