Ibrahim Traoré brise le tabou sur la traite orientale au Sahel

Ibrahim Traoré brise le tabou sur la traite orientale au Sahel

Ibrahim Traoré brise le tabou sur la traite orientale au Sahel

Portrait d'Ibrahim Traoré

Le capitaine Ibrahim Traoré, chef de la transition au Burkina Faso, a choisi une voie audacieuse pour aborder la question du terrorisme au Sahel. En pointant du doigt la traite négrière arabo-musulmane et ses répercussions contemporaines, il a ébranlé les fondements d’un récit historique longtemps ignoré en Afrique.

Un acte politique qui secoue les certitudes

Lors d’un discours prononcé à Ouagadougou, Ibrahim Traoré a établi un lien direct entre l’histoire méconnue de l’esclavage oriental et les violences djihadistes qui ravagent la région. Une approche qui tranche radicalement avec la prudence des dirigeants précédents, qu’ils soient civils ou militaires. En évoquant les millions d’Africains déportés vers les marchés d’esclaves du Caire, de Tripoli ou de Zanzibar, il a rappelé une vérité historique souvent minimisée : l’islam politique n’a pas été uniquement un mouvement de libération anticoloniale, mais aussi un système d’oppression raciale.

Pourquoi ce silence prolongé ? Parce que la traite orientale, contrairement à l’esclavage transatlantique, ne s’inscrit pas dans le récit occidental dominant. Les archives des sultanats du Sahel, les récits d’Ibn Battouta ou les manuscrits de Tombouctou attestent pourtant d’un système organisé sur des siècles. Pourtant, aucune institution sahélienne n’a jamais assumé cette mémoire. Les élites postcoloniales, soucieuses de préserver une unité africaine contre l’ancien colonisateur, ont préféré l’oubli à l’affrontement.

Le poids d’un passé refoulé

Ce refoulement historique a laissé le champ libre aux groupes djihadistes. En présentant leur combat comme une révolte contre le néocolonialisme, ils ont effacé leur filiation avec une idéologie conquérante qui, depuis les Almoravides, légitime la violence au nom d’une supériorité spirituelle. Ibrahim Traoré, en soldat plus qu’en historien, a brisé cette narration. Son intervention n’est pas une simple provocation, mais une remise en question des fondements mêmes du djihadisme au Sahel.

Les conséquences de cette prise de parole sont multiples. Sur le plan interne, elle permet de redonner une légitimité historique au combat contre les groupes armés. En ancrant le conflit dans une mémoire collective africaine, Traoré espère rallier les populations rurales, premières victimes du terrorisme, souvent marginalisées par une élite urbaine influencée par des financements étrangers.

Mais cette stratégie comporte des risques. En dénonçant l’esclavage arabe, le capitaine expose le Burkina Faso à une diplomatie plus agressive de la part des pays du Golfe, dont les écoles coraniques financent depuis des décennies le paysage religieux sahélien. Il s’aliène aussi une partie de l’intelligentsia ouest-africaine, qui perçoit cette révélation comme une tentative de diviser le front noir contre l’Occident.

L’hypocrisie des repentances sélectives

La réaction des chancelleries occidentales à cette prise de parole est révélatrice. L’Occident, prompt à réclamer des excuses pour la traite transatlantique, reste étrangement silencieux face à l’esclavage oriental. Cette mémoire à géométrie variable est devenue une spécialité des pays occidentaux, où l’on célèbre la diversité tout en étouffant toute critique de l’islam radical sous l’accusation d’islamophobie.

Ibrahim Traoré, lui, ne demande ni réparations ni excuses à la France. Il exige simplement que les Africains affrontent leur propre histoire, même si celle-ci dérange les alliés du Golfe. Cette indépendance mémorielle, aussi brutale soit-elle, dérange profondément les cercles parisiens. Elle prouve que l’Afrique est désormais capable de conduire sa propre enquête historique, sans dépendre des interprétations des anciennes puissances coloniales.

Une leçon pour l’Afrique et le monde

Cette sortie de Traoré invite à une réflexion plus large. D’abord, sur la manière dont les mémoires concurrentes s’affrontent. Ensuite, sur la réalité de l’islam politique, qui puise ses racines dans une histoire de conquête et d’oppression bien plus ancienne que ne le suggèrent les discours contemporains.

Le capitaine a choisi son camp. Reste à savoir si le peuple burkinabè, épuisé par une décennie de guerre asymétrique, aura la force de porter ce fardeau mémoriel. Les historiens pourront lui reprocher ses simplifications. Les politiques lui reprocheront son manque de nuances. Mais une chose est sûre : en Afrique comme ailleurs, les peuples qui ne maîtrisent pas leur propre récit sont condamnés à le subir.

Pendant que les éditorialistes occidentaux débattent de repentance et d’intersectionnalité, un militaire sahélien aux mains calleuses leur rappelle brutalement les réalités de l’Histoire. La vérité libère, mais au Sahel, elle est un lion qu’il faut savoir dompter. Ibrahim Traoré vient de lui ouvrir la cage. Il ne lui reste plus qu’à en assumer toutes les conséquences.

ouagadirect