Ibrahim Traoré au Burkina Faso : sur les traces de Sankara ou une dérive autoritaire ?
Salué par beaucoup comme l’initiateur d’un tournant décisif face à l’ordre néocolonial, Ibrahim Traoré pilote au Burkina Faso une politique axée sur la réappropriation des richesses nationales et la reconfiguration des partenariats régionaux. Simultanément, son régime consolide son autorité en dissolvant des partis politiques et des associations, tout en procédant à l’enrôlement forcé de journalistes et de militants. Cette stratégie, empreinte de panafricanisme, s’appuie constamment sur la figure emblématique de la révolution, Thomas Sankara (1983-1987), une référence qui complexifie l’analyse de l’actualité burkinabè contemporaine.
Depuis son accession au pouvoir au Burkina Faso en octobre 2022, la figure d’Ibrahim Traoré suscite des réactions contrastées. Son influence dépasse les frontières nationales, provoquant des clivages au sein même des courants de la gauche panafricaine et internationaliste. Pour ses partisans, il incarne un véritable renouveau panafricaniste, marquant la fin espérée de l’influence française en Afrique de l’Ouest et l’avènement d’une souveraineté réaffirmée, particulièrement sur le plan économique. À l’opposé, ses détracteurs mettent en lumière le caractère autoritaire de son régime, dénonçant la répression exercée contre les syndicats, la société civile et les professionnels des médias.
L’envergure des chantiers politiques lancés et la célérité de leur exécution impressionnent. Cette dynamique génère un véritable engouement, notamment au sein de la jeunesse, qui manifeste un rejet puissant de la domination néocoloniale française et une exaspération face à un système politique jugé gérontocratique et réticent à toute réforme. Une question demeure centrale : un régime militaire peut-il représenter une solution viable et la fin justifie-t-elle les moyens employés ?
Des coups d’État justifiés par l’urgence sécuritaire
Ibrahim Traoré et son « Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration » (MPSR 2) ont pris les rênes du pouvoir par un coup d’État le 30 septembre 2022. Ils ont ainsi évincé le précédent régime militaire dirigé par le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, qui s’était lui-même emparé du pouvoir en janvier de la même année par un putsch, se réclamant déjà du MPSR.
À leur arrivée, ni Damiba ni Traoré ne présentaient un programme politico-idéologique clairement défini. L’un comme l’autre ont légitimé leur prise de pouvoir par l’incapacité des gouvernements précédents à maîtriser la crise sécuritaire. Depuis la fin des années 2010, le Burkina Faso subit une multiplication des attaques de groupes djihadistes, se soldant par des milliers de victimes chaque année, la fermeture de nombreuses écoles et centres de santé, et le déplacement de plus de deux millions de personnes.
La Confédération des États du Sahel incarne moins une renaissance du panafricanisme qu’un nouveau bloc géopolitique pragmatique.
Fin 2022, alors que son discours se concentrait exclusivement sur la « lutte contre le terrorisme », peu d’analystes de l’info Ouaga auraient prédit que Traoré lancerait des réformes politiques aussi significatives en si peu de temps. Dès janvier 2023, il a ordonné le départ des quelque quatre cents soldats des forces spéciales françaises, officiellement présents pour combattre les groupes djihadistes.
Cette décision a bénéficié d’un soutien massif dans la région et plus particulièrement au Burkina Faso. Depuis plusieurs années, des organisations issues de la société civile dénonçaient l’hégémonie néocoloniale française. Vers la fin de la décennie 2010, ce mécontentement s’est étendu au-delà des cercles militants pour toucher une large frange de la population.
Cette généralisation de la contestation s’explique par la détérioration rapide de la sécurité et le sentiment que les forces françaises, malgré leurs équipements sophistiqués, étaient inefficaces ou peu disposées à freiner l’avancée des groupes armés. Ibrahim Traoré a su exploiter et amplifier ce ressentiment anti-français, en hausse depuis 2019, pour consolider sa légitimité.
La naissance d’un nouveau bloc géopolitique
En parallèle de la redéfinition des liens avec la France, un réalignement géopolitique s’est opéré avec les pays voisins comme le Bénin et la Côte d’Ivoire, et avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Suite aux putschs, la CEDEAO avait suspendu le Mali, le Burkina Faso et le Niger de ses instances.
Après le coup d’État au Niger en juillet 2023, la CEDEAO, avec l’appui de la France, a exercé une forte pression sur la junte pour réinstaurer le président déchu, Mohamed Bazoum. Le Bénin, la Côte d’Ivoire et le Sénégal avaient alors évoqué une possible intervention militaire, rendant cette menace crédible pour les régimes militaires malien et burkinabè.
En réponse, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont annoncé en janvier 2024 leur retrait de la CEDEAO, affirmant leur solidarité avec le Niger et leur engagement à le soutenir militairement. Leur départ a été officialisé un an plus tard.
L’adoption de la charte du Liptako-Gourma en septembre 2023 par les trois nations a jeté les bases de l’Alliance des États du Sahel (AES), officiellement créée en juillet 2024. Initialement pensée comme un pacte de défense mutuelle face aux menaces extérieures, l’alliance a depuis élargi son champ d’action. Une chaîne de télévision commune, AES TV, et une banque d’investissement ont été lancées en 2025.
La sécurité reste cependant la priorité. Une force conjointe de cinq mille soldats a été établie en décembre 2025. L’AES représente moins un renouveau idéologique du panafricanisme que la formation d’un bloc géopolitique inédit, fruit des reconfigurations régionales en cours. Un « mariage de raison », comme l’a qualifié Salif Sanogo, directeur d’AES TV.
Souveraineté économique contre libertés publiques ?
Le gouvernement d’Ibrahim Traoré a aussi initié des réformes économiques et intérieures majeures. Une nouvelle loi minière, votée en juillet 2024, favorise la transformation locale des minerais, encadre l’exploitation artisanale et renforce la participation de l’État dans les projets miniers, sa part obligatoire passant de 10 à 15 %.
En août 2024, deux des douze mines d’or du pays, jusqu’alors gérées par des multinationales, ont été rachetées pour 90 millions de dollars et confiées à la société d’État SOPAMIB. Dans cette même logique de développement local, deux usines de transformation de tomates, financées en grande partie par l’État, ont été inaugurées en 2024. Ironiquement, ces mesures, longtemps réclamées par les mouvements sociaux, sont appliquées par un pouvoir qui réprime ces mêmes acteurs.
La rapidité de mise en œuvre de ces réformes s’explique par l’absence totale de contre-pouvoirs institutionnels. L’espace pour la contestation s’est drastiquement réduit pour les médias, les mouvements sociaux et la société civile. Les libertés de réunion, d’expression et de presse avaient déjà été limitées sous la présidence de Roch Marc Christian Kaboré, au nom de la lutte antiterroriste.
Traoré cultive une image pour séduire une jeunesse en quête de changement et des élites religieuses, celles-là mêmes que Sankara avait tenté de contenir.
Depuis octobre 2022, les activités des partis politiques sont suspendues, avant leur dissolution pure et simple en février 2026. L’Association des journalistes du Burkina a subi le même sort en mars 2025, et plusieurs de ses membres dirigeants ont été arrêtés puis vus en uniforme militaire, enrôlés de force dans les opérations de sécurité.
Le contrôle sur les médias est strict. Radio Oméga, la principale radio indépendante, a été suspendue à deux reprises, notamment pour avoir utilisé le mot « junte », jugé « offensant » par les autorités de Ouagadougou.
Dans ce climat, les réseaux sociaux jouent un rôle central et ambigu. Face à la raréfaction de l’information indépendante, ils deviennent un puissant outil de propagande pro-régime. Ibrahim Traoré y est devenu une icône, souvent via des contenus générés par intelligence artificielle le montrant recevant le soutien de célébrités mondiales, dont l’origine reste invérifiable.
Cette effervescence numérique, couplée à une soif de changement radical chez les jeunes, contribue à ériger Traoré en figure révolutionnaire panafricaine.
Dans l’ombre d’un géant
Cette image publique s’appuie massivement sur la figure de Thomas Sankara, à qui Traoré est sans cesse comparé. Arrivé au pouvoir par un coup d’État en 1983, ce jeune officier reste une icône du panafricanisme, parfois appelé le « Che africain ».
Bien que la comparaison soit limitée sur le plan idéologique, elle est un puissant outil de légitimation pour Traoré. Son gouvernement a déclaré le 15 octobre, date de l’assassinat de Sankara, jour férié national, l’a élevé au rang de « héros de la nation » et a rebaptisé un grand boulevard de la capitale à son nom.
Il faut noter que la réhabilitation de Sankara est un processus ancien, amorcé dès les années 2000 sous le régime de Blaise Compaoré, son successeur. L’inauguration du mémorial Thomas Sankara par Traoré en 2025 s’inscrit dans la continuité d’un projet lancé en 2017 sous la présidence de Roch Kaboré.
Les conditions d’action pour les militants ont radicalement changé. Les syndicats, organisations de défense des droits humains et collectifs de jeunes, déjà affaiblis par la crise sécuritaire, voient leur marge de manœuvre se réduire. La politique de « mobilisation générale » de 2023 permet au pouvoir de réquisitionner des citoyens, un dispositif utilisé pour enrôler de force des voix critiques.
Tandis que les organisations issues de l’insurrection populaire de 2014 sont mises à l’écart, de nouveaux groupes de soutien au régime, très actifs en ligne, ont vu le jour. Les plus connus sont les « Wayiyan », des jeunes qui occupent l’espace public pour « veiller » sur la transition, allant jusqu’à menacer toute commémoration de l’insurrection de 2014.
Traoré entretient méticuleusement son image de leader révolutionnaire dans la lignée de Sankara. Si ce dernier gouvernait en socialiste pragmatique, Traoré est avant tout pragmatique. Cette posture lui permet de séduire à la fois une jeunesse avide de rupture et des élites traditionnelles et religieuses que Sankara avait cherché à encadrer.
Les époques sont cependant très différentes. Sankara n’a pas eu à gérer une menace terroriste d’une telle ampleur. Mais le point crucial est que la référence à Sankara sert à asseoir la légitimité de Traoré et à nourrir un culte de la personnalité qui empêche un débat serein sur l’avenir du Burkina Faso en temps réel.