Au Niger, la purge militaire qui suit la mutinerie d’août fragilise tout un pays
La mutinerie qui a ébranlé Niamey dans la nuit du 28 au 29 août 2026 ne s’est pas refermée avec le retour au calme sur la base aérienne. Elle laisse derrière elle plus de cinq cents militaires sous les verrous, une chaîne de commandement entièrement redessinée et une armée fragilisée au moment même où elle est censée garantir la sécurité du pays. Jusqu’où le pouvoir d’Abdourahamane Tiani est-il allé pour reprendre le contrôle de ses propres soldats ?
Vingt-quatre heures durant, le pouvoir militaire a vacillé
Cette nuit-là, des militaires en majorité de jeunes éléments issus des forces spéciales se sont soulevés. La base 101 de l’aéroport international Diori-Hamani, plusieurs sites sensibles et le secteur du palais présidentiel ont été visés. Pendant près d’une journée entière, l’issue est restée incertaine.
La reprise en main ne s’est pas jouée uniquement avec des unités nigériennes. Les combattants russes de l’Africa Corps ont été au cœur de la riposte, apportant un appui terrestre et aérien aux forces restées fidèles à Tiani. Ce sont eux qui ont permis de reconquérir la base aérienne, au terme d’opérations qui ont fait des morts et des arrestations parmi les mutins.
Derrière l’intervention étrangère se cache une décision autrement plus embarrassante : l’ordre, attribué à Tiani, d’écarter les forces spéciales. Un ordre que l’ancien chef d’état-major Moussa Salaou Barmou a refusé d’appliquer, y voyant une barbarie dirigée contre les siens.
Une purge qui se traduit par des centaines d’arrestations
Les combats terminés, les interpellations se sont enchaînées. Plus de 500 militaires ont été arrêtés, principalement dans les rangs des forces spéciales. D’autres ont disparu ou ont quitté le territoire.
Le nettoyage s’est ensuite étendu à la plus haute hiérarchie. Le 11 septembre, Moussa Salaou Barmou, chef d’état-major des armées et ancien commandant des forces spéciales, a été limogé et remplacé par le général Mamane Sani Kiaou. Quelques jours plus tard, il était placé sous surveillance, voire en résidence surveillée.
Officiellement, les autorités invoquent des « dysfonctionnements » dans la chaîne de commandement au moment de la mutinerie. L’explication reste pour le moins lacunaire, tant Barmou connaissait l’appareil de l’intérieur : il avait lui-même commandé ces unités, et son refus d’une intervention russe contre des soldats nigériens durant la crise aurait nourri les soupçons à son encontre.
Barmou, ou le général devenu encombrant
Son parcours le distingue nettement du virage russe assumé par le pouvoir. Acteur du coup d’État de juillet 2023, promu parmi les hommes forts du nouveau régime, il entretenait aussi des relations avec certains réseaux américains. Lorsque les forces spéciales se retrouvent au cœur de la mutinerie, le chef d’état-major devient mécaniquement un personnage central : pouvait-on encore lui faire confiance ? Pouvait-on lui imputer l’insubordination d’unités qu’il avait dirigées ? Que s’est-il dit entre lui et les responsables russes pendant les heures les plus critiques ? Les réponses restent partielles. Un fait, en revanche, est établi : quelques jours après la crise, il perd son poste.
Le rôle russe, point de bascule de l’appareil sécuritaire
Depuis 2023, Tiani a réorienté en profondeur la politique sécuritaire du Niger vers Moscou, au prix d’une rupture avec plusieurs partenaires occidentaux. Au moment où son pouvoir était directement menacé, c’est ce même partenaire qui s’est retrouvé en première ligne pour défendre le régime.
Le symbole est lourd de conséquences : des soldats nigériens se dressent contre leur propre commandement et, pour rétablir l’ordre, le pouvoir s’appuie sur des combattants étrangers.
Reste une interrogation déterminante pour l’avenir : cette intervention a-t-elle seulement sauvé le pouvoir de Tiani, ou a-t-elle aussi redistribué les rapports de force au sein de l’armée nigérienne ?
Une accusation lourde, encore à documenter
Certains récits présentent la crise comme la volonté de Tiani d’éliminer les forces spéciales hostiles au régime. L’accusation est d’une gravité extrême. Ce qui est établi, c’est une répression de grande ampleur après la mutinerie : arrestations massives et refonte de la hiérarchie militaire. Ce qui ne l’est pas, à ce stade, c’est l’existence d’un ordre général visant les forces spéciales. C’est précisément là que le travail d’enquête doit se poursuivre.
Qui a donné les ordres pendant les affrontements ?
Quelles unités ont ouvert le feu ?
Combien de militaires ont été tués, et combien sont détenus, dans quelles conditions ?
Quels officiers ont été interrogés ou écartés ?
Quel rôle exact les combattants russes ont-ils joué au sol et dans les airs ?
Autant de questions auxquelles le régime nigérien n’a toujours pas apporté de réponse publique complète.
Ce que cette crise coûte au pays
Le paradoxe est difficile à ignorer. La prise du pouvoir de 2023 était justifiée par la nécessité de restaurer la sécurité et de replacer l’armée au centre de la défense nationale. Trois ans plus tard, une partie des forces armées se retourne contre le pouvoir, et c’est un partenaire militaire étranger qui reprend une infrastructure stratégique avant qu’une profonde réorganisation ne soit imposée à l’appareil militaire.
Les répercussions dépassent largement le cas de Moussa Salaou Barmou. Elles touchent le cœur du modèle sécuritaire bâti par Tiani : une armée affaiblie par les arrestations, un commandement remanié sous pression, une dépendance accrue à un allié étranger et une population qui subit les conséquences d’une défense nationale en crise.
Quand un régime militaire doit faire appel à des forces étrangères pour contenir la révolte de ses propres soldats, puis écarter une partie de son commandement, il ne s’agit plus d’une simple crise disciplinaire. C’est la marque d’une fracture profonde au sein de l’appareil qui détient le pouvoir. Et derrière les communiqués officiels, les nominations et les arrestations, une question demeure : combien de sang faudra-t-il encore verser avant que la vérité sur la nuit du 28 au 29 août ne sorte enfin des casernes ?
Par Souleymane Traoré — Analyste