Afrique : vers une indépendance pharmaceutique pour sauver des millions de vies
afrique : vers une indépendance pharmaceutique pour sauver des millions de vies
Pendant des décennies, le continent africain a placé sa santé entre les mains d’autres régions du monde. Plus de 90 % des médicaments consommés en Afrique sont importés, un chiffre qui frôle les 94 % selon les dernières données disponibles. Avec une facture annuelle dépassant les 18 milliards de dollars, cette dépendance n’est pas seulement économique : elle représente un risque sanitaire majeur pour les 1,4 milliard d’habitants du continent.
Les conséquences sont dramatiques. Plus de 70 % des structures sanitaires publiques africaines subissent des ruptures de stock critiques au moins une fois par trimestre. Les exemples de pénuries sont nombreux : amoxicilline, insuline, anesthésiques, anticancéreux… Ces lacunes prolongées transforment des maladies curables en tragédies, multiplient les coûts par trois en période de crise et paralysent les programmes de santé publique faute d’accès aux traitements essentiels.
les leçons de la pandémie et les failles d’un système à bout de souffle
La crise du Covid-19 a révélé au grand jour les failles d’un système où la santé des populations dépend de décisions prises à l’étranger. Les pénuries de médicaments vitaux ont mis en lumière une réalité brutale : l’Afrique ne peut plus se permettre de jouer les seconds rôles dans sa propre survie. Pourtant, le continent dispose d’atouts majeurs pour inverser cette tendance :
- Un marché en pleine expansion : d’ici 2030, le secteur pharmaceutique africain pourrait peser plus de 70 milliards de dollars, selon les projections les plus optimistes ;
- Une biodiversité exceptionnelle : plus de 5 400 plantes médicinales répertoriées, dont certaines sont déjà intégrées dans des protocoles thérapeutiques officiels ;
- Une dynamique réglementaire en marche : avec la création de l’Agence africaine du médicament (AMA), ratifiée par 27 pays, l’harmonisation des normes sanitaires devient une réalité concrète ;
- Des initiatives locales ambitieuses : plusieurs pays, dont le Burkina Faso, le Rwanda, l’Égypte, le Maroc, le Sénégal et l’Afrique du Sud, ont déjà lancé des programmes de production pharmaceutique locale pour réduire leur dépendance.
pourquoi le modèle actuel a échoué
La tentative de reproduire à l’identique les modèles des géants pharmaceutiques internationaux a montré ses limites. Investir dans des équipements importés sans développer en parallèle les compétences locales, les savoir-faire industriels et les chaînes de valeur africaines a conduit à une production locale souvent plus coûteuse que les importations. Cette approche a maintenu le continent dans un cycle de dépendance vis-à-vis des matières premières, des technologies et des expertises étrangères.
Pour Dr Arnaud Kaboré, pharmacien et ingénieur, la solution réside dans une industrialisation pharmaceutique africaine, ancrée dans les besoins réels du continent et fondée sur ses forces propres. Cela implique de :
- Consolider les segments les plus accessibles et stratégiques avant de viser des productions complexes ;
- Développer simultanément les compétences humaines, les infrastructures industrielles et les actifs technologiques locaux ;
- Miser sur une vision à long terme, rigoureuse et méthodique, pour bâtir une industrie durable et autonome.
une feuille de route pour 2045 : produire ici pour soigner ici
L’objectif est clair : atteindre une souveraineté sanitaire totale d’ici 2045. Cela passe par une stratégie industrielle cohérente, portée par une volonté politique inébranlable et des moyens adaptés. Les décideurs publics ont désormais entre leurs mains la possibilité de transformer cette ambition en réalité.
Le choix est simple : continuer à dépendre ou prendre son destin en main. Produire localement pour répondre aux besoins immédiats des populations, puis, à terme, exporter des solutions africaines vers le reste du monde. L’heure n’est plus aux promesses, mais à l’action.
Dr Arnaud Kaboré
Pharmacien et ingénieur, cadre dirigeant dans le secteur de la santé
