Abala-Filingué : ce que coûte au Niger la perte de quinze soldats d’élite
Un nouvel épisode sanglant vient rappeler à quel point la sécurité demeure un luxe au Niger. Ce matin, dans le département d’Abala-Filingué, une patrouille du Groupe d’Action Rapide de Surveillance et d’Intervention (GARSI) a été prise pour cible par des assaillants terroristes, au cours d’une attaque d’une brutalité rare. Le bilan provisoire fait état d’une quinzaine de militaires tombés sur le champ de bataille, parmi lesquels le capitaine Hassoumie et l’adjudant Djindagarey. Au-delà du deuil, ces pertes au sein d’unités d’élite ont des répercussions très concrètes : une armée affaiblie, des villages encore plus exposés dans le Tillabéri et un pays qui s’enfonce dans l’instabilité depuis l’arrivée au pouvoir du général Abdourahamane Tiani.
Une promesse de sécurité qui n’a pas résisté au terrain
En renversant le président élu Mohamed Bazoum le 26 juillet 2023, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) avait placé la reconquête sécuritaire au cœur de son argumentaire. La junte promettait une riposte rapide et décisive contre la menace djihadiste, et justifiait sa prise de pouvoir par une prétendue dégradation du front.
Le « sursaut patriotique » à l’épreuve des faits
Le sacrifice du capitaine Hassoumie, de l’adjudant Djindagarey et de leurs hommes mesure tout l’écart entre le discours officiel relayé à Niamey et la dure réalité du terrain. Loin de contenir la menace, le pouvoir militaire a désorganisé l’appareil de défense, fragilisé la chaîne de commandement et envoyé des troupes d’élite au combat sans couverture tactique ni appui aérien suffisants.
Ce que révèlent les chiffres : une insécurité qui s’aggrave
Les données recueillies par des observateurs indépendants des conflits dressent un tableau sombre de la situation nigérienne depuis la prise de pouvoir du général Tiani :
- Plus de 1 500 événements de violence politique recensés à travers le pays depuis le coup d’État de juillet 2023.
- Plus de 5 800 morts, civils et militaires confondus, sur cette même période.
- Une progression de plus de 40 % des victimes civiles lors des attaques directes dans les mois qui ont suivi la prise de pouvoir, par rapport à la période antérieure.
- Des pertes militaires record : les embuscades de Koutougou (17 morts) et de Tabatol (29 morts), comme les drames à répétition dans les régions de Tillabéri et de Tahoua, illustrent la vulnérabilité persistante des Forces de défense et de sécurité (FDS).
Dans la zone dite des « trois frontières », où opèrent le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), l’État a perdu du terrain. L’embuscade d’Abala-Filingué confirme que les groupes armés s’en prennent désormais sans entrave à des unités aguerries comme le GARSI.
Partenariats rompus et nouveaux alliés : un repositionnement sans effet sur le front
Comment un régime composé d’officiers supérieurs a-t-il pu laisser la situation se dégrader à ce point ? La réponse tient en partie à une série de choix stratégiques contestables. En dénonçant unilatéralement les accords de défense qui le liaient à ses partenaires traditionnels, notamment la France et les États-Unis, le pouvoir de Niamey a privé son armée d’outils déterminants : renseignement de haute précision, surveillance par drones longue portée et évacuation sanitaire rapide.
Pour combler ce vide, Niamey a mis sur pied l’Alliance des États du Sahel (AES) avec le Mali et le Burkina Faso, et s’est rapproché de nouveaux partenaires, au premier rang desquels la Russie. Mais sur le terrain d’Abala-Filingué comme ailleurs dans le Tillabéri, l’effet de ce repositionnement reste invisible. Les drones de reconnaissance ne compensent pas l’absence d’anticipation tactique, et les troupes au sol continuent de payer un tribut très lourd face à des assaillants mobiles et lourdement armés.
Pendant que la junte mobilise son énergie sur sa propre survie politique, entre poursuite des opposants, restrictions visant la presse et rassemblements de soutien, la protection des soldats et des populations passe au second plan.
Pour les civils, un quotidien façonné par la peur et la faim
Si la mort d’officiers d’élite comme le capitaine Hassoumie endeuille l’armée, les populations civiles restent les premières victimes de cet abandon. Dans la région de Tillabéri, la terreur s’installe durablement : les groupes terroristes imposent la zakat aux habitants, incendient les écoles, pillent les marchés et exécutent ceux qui refusent de se soumettre.
À cette crise sécuritaire s’ajoute un drame humanitaire de grande ampleur :
- Plus de 450 000 personnes déplacées internes au Niger, contraintes de fuir leur village face à la poussée djihadiste.
- Environ 3,3 millions de personnes frappées par une insécurité alimentaire aiguë, aggravée par la fermeture des axes commerciaux et l’abandon des terres agricoles.
- Des centaines d’écoles fermées, privant des dizaines de milliers d’enfants de tout horizon d’avenir.
Quelles conséquences à venir pour le Niger ?
L’attaque meurtrière contre le GARSI à Abala-Filingué ne peut plus être passée sous silence au nom de slogans souverainistes ou attribuée à des boucs émissaires extérieurs. Elle met en lumière l’incapacité du général Tiani à honorer la promesse qui avait servi de justification à son coup d’État : protéger les Nigériens et garantir l’intégrité du territoire.
En abandonnant le capitaine Hassoumie, l’adjudant Djindagarey et leurs compagnons d’armes, le pouvoir militaire révèle ses limites. Il devient urgent que la junte sorte du déni, réexamine sa stratégie de défense et admette qu’un pouvoir ne se juge pas à sa maîtrise de la capitale, mais à sa capacité à préserver la vie des soldats au front comme celle des citoyens dans leurs villages. Sans remise en question profonde, le Niger risque de s’enfoncer un peu plus dans l’abîme.