Bilan mitigé au Mali : cinq ans après le coup d’État du général Goïta

Bilan mitigé au Mali : cinq ans après le coup d’État du général Goïta

Cinq ans après le putsch d’Assimi Goïta : le Mali face à un avenir incertain

Journaliste
Photo d'archives : le général Assimi Goïta lors du coup d'État de 2021

Cinq ans jour pour jour après le renversement de l’ancien gouvernement malien par le général Assimi Goïta, le pays peine à se relever. Entre insécurité grandissante, restrictions des libertés et défis socio-économiques, le bilan s’avère particulièrement lourd pour la population.

J’ai échangé avec Ulf Laessing, responsable du programme Sahel pour une fondation allemande, afin d’évaluer l’évolution de la situation depuis ce coup de force historique.

Un climat de répression accru

Ulf Laessing : La liberté d’expression au Mali a fortement diminué. Les débats spontanés existent encore, mais uniquement entre personnes de confiance. Les Maliennes et Maliennes sont désormais plus prudents, voire craintifs. Plusieurs figures critiques ont été emprisonnées ou contraintes à l’exil. Cette situation reflète clairement la politique répressive menée par les autorités.

Ulf Laessing, spécialiste du Sahel, analyse la situation au Mali

Sécurité : des avancées éphémères

Au début de la transition militaire, certaines zones comme Ségou avaient connu un répit relatif. Les agriculteurs avaient pu regagner leurs terres et les axes routiers semblaient plus sûrs. Pourtant, cette embellie n’a pas duré.

Ulf Laessing : Aujourd’hui, la situation sécuritaire s’est encore dégradée. La croissance démographique, les effets du changement climatique et l’insécurité persistante rendent toute amélioration improbable à court terme. Aucun gouvernement, quel qu’il soit, ne semble en mesure de résoudre ces défis structurels.

Échec de la lutte antiterroriste

En 2020, les putschistes promettaient d’éradiquer les groupes djihadistes. Cinq ans plus tard, ces organisations contrôlent toujours d’importantes portions du territoire malien.

Ulf Laessing : Le JNIM et l’État islamique en Afrique de l’Ouest dominent désormais des régions entières. Même un nouveau coup d’État ou l’arrivée d’un gouvernement civil ne changerait fondamentalement la donne. La pacification du pays relève de l’utopie.

Le pire scénario s’est concrétisé fin avril : des attaques coordonnées menées par des djihadistes et des rebelles touaregs.

Ulf Laessing : Ces assauts, les plus graves depuis 2012, ont visé l’État malien de plein fouet. Bien que le gouvernement ait maintenu ses positions, des localités stratégiques comme Kidal ont été perdues. L’humiliation est d’autant plus cuisante que les mercenaires russes, initialement déployés pour renforcer la sécurité, se sont retirés sans combattre.

L’Alliance des États du Sahel : une solidarité en trompe-l’œil

Le Mali, le Niger et le Burkina Faso forment depuis 2023 une alliance destinée à mutualiser leurs ressources face aux menaces communes. Pourtant, lors des récents événements, Niamey et Ouagadougou sont restés en retrait.

Ulf Laessing : Les déclarations d’intention n’ont pas été suivies d’actes. Les frappes aériennes annoncées par le Niger et le Burkina Faso n’ont eu aucun impact réel. Ces pays, eux-mêmes fragilisés par les groupes armés, n’ont ni les moyens militaires ni les ressources nécessaires pour apporter un soutien substantiel au Mali.

L’idéologie commune aux trois juntes ne suffit pas à compenser les limites économiques de ces États parmi les plus pauvres au monde. Leur coopération se limite à des projets politiques, sans dimension opérationnelle concrète.

Vers une solution négociée ?

Face à l’impasse militaire, certains observateurs évoquent la possibilité d’un dialogue avec les éléments modérés des groupes djihadistes.

Ulf Laessing : Le JNIM n’a pas pour objectif de s’emparer de Bamako ou de contrôler l’ensemble du pays. Ses revendications portent sur une autonomie locale et une application partielle de la charia dans les zones sous son influence. Contrairement aux djihadistes étrangers, ces groupes sont composés de Maliens qui exploitent les frustrations sociales : accès à l’eau, droits fonciers, etc.

Sécheresse dans le nord du Mali : le lac de Faguibine asséché, symbole des défis environnementaux

Une stratégie combinant action militaire et négociations avec les factions les plus raisonnables pourrait, à terme, stabiliser la situation. La Mauritanie a déjà emprunté cette voie avec succès : compromis locaux, application partielle de la charia, tout en maintenant l’ordre public.

Le soutien de la population à l’épreuve

Malgré les critiques envers le régime de Goïta, une majorité de Maliennes et Maliens continuent de le soutenir. Pourquoi ?

Ulf Laessing : Les citoyens craignent davantage les djihadistes que le gouvernement actuel. Ils redoutent aussi un retour des anciennes élites corrompues, associées à la France et à l’Europe. Les jeunes, en particulier, n’ont aucune confiance dans les partis traditionnels, responsables de décennies de gestion chaotique.

L’âge médian au Mali est de 15 ans. Beaucoup de jeunes n’ont pas accès à l’éducation et s’informent principalement via les réseaux sociaux, où la propagande pro-gouvernementale et les fake news russes abondent. Après les attaques d’avril, une mobilisation contre le régime aurait été logique… mais personne n’a osé défier ouvertement les autorités.

Bamako sous tension : les Maliennes et Maliens face à l'insécurité persistante

Le blocus récent de Bamako a aggravé une situation déjà précaire. Les habitants, résignés, ont perdu toute illusion sur les promesses des politiciens. Les partis traditionnels, discrédités par leur gestion passée, n’ont plus de crédibilité. Résultat : la junte bénéficie encore d’un soutien notable, par défaut.

Quel avenir pour le Mali ?

Ulf Laessing : Si aucune nouvelle crise majeure ne survient, le gouvernement de Goïta devrait se maintenir, tant sa base populaire reste solide. Les Maliennes et Maliens préfèrent encore la stabilité relative d’un régime autoritaire à l’anarchie djihadiste ou au retour des anciennes élites.

La solution passera probablement par un équilibre fragile : répression des éléments les plus radicaux, compromis avec les factions plus modérées des groupes armés, et surtout, une lutte acharnée contre la corruption et les inégalités qui alimentent le recrutement djihadiste. Le défi est colossal, mais la survie du Mali en dépend.

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